Mexique – Étape 31: Canyon du Cuivre III > Batopilas à Creel

Vendredi matin, Batopilas. Malgré la fatigue accumulée pendant ces quelques jours, nous sommes à l’heure au rendez-vous donné par le chef des logis Doug pour le petit déjeuner. Pas lui. Et d’ailleurs le restaurant choisi par ses soins décide de ne pas ouvrir. Pas envie. Nous optons ainsi pour l’unique autre option valable, et pénétrons dans une salle modeste, au mobilier passé qui rappelle un sketch des inconnus parodiant un film d’auteur portugais. Et c’est parti pour le petit déjeuner le plus long du monde. Nous sommes six à table, plus deux autres clients, soit huit au total. Mais la serveuse attend vingt minutes avant de prendre la commande. Avec sa démarche traînante, son regard bovin, et son débit à faire rougir d’impatience un fonctionnaire suisse, la jeune femme bat des records de mollesse. Doug s’agite sur sa chaise, et demande que les cafés soient apportés séance tenante. Les tasses fumantes arrivent bientôt, mais ne contiennent que de l’eau. Il faut encore quelques minutes avant de voir arriver une boîte de Nespresso, probablement périmée depuis 1992, et surtout quasiment vide. Les tasses sont déjà froides lorsque la “nouvelle” boîte de café instantané atteint notre table. Le temps a depuis longtemps suspendu son vol quand les œufs nous parviennent. Entre temps, Alexis et Juan ont eu le temps d’arriver, puis de repartir, perturbant ainsi la serveuse débordée qui s’est trompé sur la quasi totalité des plats. Je dévore mes huevos rancheros, et commande, avec une audace folle, une autre tournée de café. Étonnamment, celle-ci arrive bien vite, mais cette fois, les tasses sont si chaudes qu’une longue attente est nécessaire avant de déguster le gourmet breuvage. Lorsque nous venons à bout de nos cafecitos, la plupart de l’équipage a quitté le navire. Ne subsistent qu’Arlette, Lupita, et moi, pas peu fiers d’être allé au bout de cette insolite aventure.

Et c’est parti pour un b——é de Bioman !
Le fameux syncrétisme méso-américain

Nous remercions la serveuse pour le spectacle, laissons Lupita à la surveillance laxiste de Glenn, et partons pour une ballade sur les bords de la rivière. Nous trouvons, à quelques kilomètres en amont, un bassin idéal pour la baignade. Là, Arlette tente de m’enseigner des rudiments d’escalade. Plus à l’aise dans l’eau que suspendu à la roche, je ne parviens qu’à force d’efforts inhumains à me hisser d’une demi fesse hors des flots, avant de retomber lamentablement, encore et encore, quand la jeune allemande se meut, elle, avec élégance sur le gros rocher gris.

The Beach

Après cette amusante pause ludique, nous retournons au village, où nous attendent nos compères pour rejoindre Satevo, à une vingtaine de minutes au Sud. Afin de bénéficier de la vue, Arlette, Lupita et moi prenons place sur la plate-forme arrière, les jambes ballotant dans le vide, et les mains cramponnées à l’intérieur pour éviter la chute. Je manque de tomber à quelques reprises, et mes grimaces font rire la pétillante Lupita, qui prend un malin plaisir à se moquer de moi. En forme, elle rit aux éclats en évoquant des “tortillas de pinsa”, et autres absurdités dont le sens nous échappe. Nous passons ainsi un très joli moment, ballotés sur cette route incertaine.

Michael Jackson

Le camion à bestiaux s’arrête devant la Mission de Satevo, belle église coloniale émaciée par le temps. Alors que Doug et Angelina se rendent chez Teresa, notre hôte, nous dégottons les clés chez un voisin et visitons l’église avec Arlette, Glenn, et Lupita. Intrépide, la jeune fille se lance à l’assaut des longues échelles bringuebalantes qui mènent à l’étage. Nous la suivons, inquiets mais impressionnés, pendant que Glenn monte la garde en contrebas. Dehors, le ciel se couvre de nuages bleu marine, peut-être annonciateurs de la première pluie de l’année ? Le jaune de l’édifice contraste superbement avec cette voûte céleste sombre et menaçante, pour nous offrir une image magnifique.

Le cœur des ténèbres
United Colors of Benetton

En attendant les gouttes hypothétiques, nous poussons la promenade jusqu’au cimetière, où Lupita me demande à chaque tombe si le défunt est une victime du Covid. Les sépultures sont en fait plus anciennes, et racontent à leur façon l’histoire du village. Attachante, la jeune fille nous régale de sa joie de vivre, et semble apprécier notre compagnie. Nous rejoignons finalement la troupe chez Teresa, et faisons la connaissance d’Annabella, jeune fille souffrant d’épilepsie que Doug et sa femme ont aidé par le passé. Le ranch ressemble, dans sa simplicité, à ceux visités ces derniers jours. Il dispose néanmoins d’un peu plus de mobilier, ainsi que d’un réfrigérateur. D’autres habitants des lieux vont et viennent, sans que l’on ne comprenne véritablement qui ils sont. Dylan, 5 ans, après nous avoir présenté tous les animaux du ranch, improvise un concours de saut en longueur, qu’il remporte haut la main.

L’enfer du jeu

Il est désormais l’heure de préparer le dîner. Le major Doug aboie ses ordres et nous nous exécutons sagement. Il me semble même apercevoir Glenn émincer un ognon. Au menu : tortillas (sic), poilée de viandes au chorizo, et salade fraîcheur pour la touche “heathy”. C’est gras, mais plutôt bon. Et convivial surtout. Annabella, époustouflante d’habileté, nous fait une démonstration de ses talents, des tours de passe-passe aux exercices de coordination. L’ambiance est excellente et on se sent bien, au milieu de ces gens si généreux et hospitaliers. Nous plantons les tentes dans le “jardin”, et je prends bien soin de fermer hermétiquement la valve de mon matelas, pour une belle dernière nuit sous les étoiles.

Samedi matin, Satevo. Les vaches ont bavardé bruyamment une bonne partie de la nuit. Les coqs ont sagement attendu leur tour pour pousser leurs cris mélodieux. Je suis fatigué donc, mais heureux de retrouver mes camarades pour le petit déjeuner. Le colonel Doug, qui n’en finit pas de monter en grade (et me rappelle de plus en plus Walter Tochak), nous fait préparer des œufs brouillés pour un régiment, quand bien même les hommes sont depuis longtemps parti travailler. Teresa apporte les tortillas et les frijoles, et je me sers par habitude, plus que par gourmandise. Doug pérore une nouvelle fois des propos déplacés, mais se fait renvoyer dans ses 22 par la vaillante Angelina. Puis il siffle le départ. La famille se réunit devant le ranchito pour nous saluer, nous invitant à revenir dès que nous en auront l’occasion. Je prends place à l’arrière de la bétaillère avec Angelina et Arlette, tandis que Lupita s’installe à l’avant entre Doug et Glenn. La jeune femme, curieuse, nous pose un tas de questions, avant d’évoquer sa famille à Ensenada, passant pudiquement sur ses difficultés. Les cicatrices sur son ventre sont une preuve tangible des tempêtes qu’elle a du traverser. Mais Angelina dégage une vraie force de caractère, et semble bien décidée à s’en sortir.

La bétaillère

Peu à peu, confortablement allongés, nous sombrons dans le sommeil. À intervalles réguliers cependant, Doug arrête la voiture pour nous faire profiter du fabuleux paysage. Le canyon vertigineux d’Urique est exceptionnel !

Desert de Pierre
Good morning Vietnam

Nous arrivons à Creel en début d’après-midi. C’est là que nos chemins se séparent. Arlette et moi resterons quelques jours ici, avant de rejoindre Chihuahua, quand Glenn accompagnera Doug et les filles chez eux, à Cerocahui. Émus, nous saluons notre compagnon d’épopée, fêlé mais si drôle et attachant. Nous souhaitons bon vent aux filles, enchantés d’avoir fait la connaissance de tels tempéraments. Les au-revoirs avec Doug sont plus transactionnels (l’homme attend d’être payé pour ses services), mais nous le remercions néanmoins sincèrement de nous avoir permis de découvrir ce Mexique rural et enchanteur. Encore somnolents, nous prenons place dans un charmant café, et savourons un instant notre indépendance retrouvée. Après de si folles et intenses journées, nous ne sommes pas mécontents de nous retrouver au calme…

C’est central, quoi

Creel est un endroit singulier. Traversée par le chemin de fer, peuplée d’indiens Tarahumaras et de cow-boys, la petite ville me fait penser au train de la mine, l’attraction de Disneyland Paris.

El Chepe !

Nous établissons domicile dans un drôle d’hôtel aux allures de chalet suisse. Guillermo, le propriétaire, avec son béret, sa barbe de trois jours, ses pommettes saillantes et son œil de travers, ressemble à Lee Van Cleef. Ancien anthropologue, l’homme déborde de connaissances sur l’histoire de la région et de ses habitants. Nous nous reposons un instant, avant de sortir pour le dîner. En mal de bonne bière, nous entrons dans le seul établissement de Creel à proposer autre chose que de la Tecate Lite. Et nous ne sommes pas déçus. La petite salle sombre à la décoration chargée a des allures de bar clandestin pendant la prohibition. Sur les murs, d’innombrables tableaux d’une artiste dont l’œuvre trahit les inspirations morbides. La propriétaire, canadienne d’une soixantaine d’année, se fond sans surprise dans le décor, à tel point que je la soupçonne d’être l’auteure des peintures, même s’il elle m’affirme le contraire. Elle affirme aussi être ravie du succès de sa jeune affaire, malgré la pandémie. Seuls clients de l’établissement, nous ne la contredisons pas, la laissant à ses illusions. Sirotant nos IPA, nous rions aux larmes en se remémorant les épisodes absurdes des derniers jours, et en élaborant les scénarios farfelus des suites possibles de cette histoire de fous.

Le bar le plus populaire de Creel

Afin de faire passer l’addition salée de cet endroit si sélect, nous dînons sur les tables en plastique d’un stand à tacos sur la place du village, et restons pour le dessert dans cet esprit kermesse en s’offrant une paire de churros fourrés au mauvais chocolat. Je savoure ensuite le confort du chalet suisse, ainsi que l’absence de vaches, et de coqs. Après toutes ces aventures, j’ai besoin de sommeil !

You owe me !

Dimanche matin, Creel. Guillermo nous offre un café, que nous partageons avec un couple Suisso-allemand de passage dans ces contrées reculées du Mexique. Sympathiques, ils partagent leur programme des derniers jours, et nous aident ainsi à arrêter notre décision pour notre balade dominicale. Nous marcherons vers la Vallée des Verges Tendues. Nous parlons bien ici d’un lieu insolite des environs, et pas d’un film pour adultes aux consonances poétiques. Avant de se mettre en route, nous prenons un petit déjeuner copieux, et Arlette me raconte ses expériences de cascadeuse pour le spectacle phare d’un grand parc d’attraction de Dortmund. Impressionnant !

Le petit chaperon rouge
La vallée des champis
En ce lieu comme un roc

La marche vers la fameuse vallée érectile est agréable. Nous progressons à travers une forêt de pins, qui domine l’edijole, terre poussiéreuse que se partagent d’aimables familles de rancheros. Les oiseaux sont légions, et les pauses pour les observer nombreuses. Nous parvenons tout de même à destination et découvrons un paysage singulier: au milieu des pins de dressent des dizaines de rochers hauts, fins et droits pointant vers le ciel. Les fameuses verges nommées ainsi par les Tarahumaras, forment une forêt de gigantesques menhirs, aux aspects les plus diverses : ici un pied difforme à six doigts, ici le visage mou du Vice Roi de la confédération du commerce (cf Star Ward Épisode 1), là un faucon levant haut un bec fier et acéré. Splendide, la colline est un terrain de jeu infini pour une grimpeuse émérite. Et l’endroit idéal pour une leçon d’escalade. Entre maigres succès et échecs cuisants, je m’amuse.

On fait comme on a dit ? Tu m’en prends dix palettes ?
La vallée des prémolaires
Boulder(s) 😘
Des jeunes gens dans le vent

Pour le retour, nous choisissons la voie aventureuse, en nous enfonçant plus avant sur le plateau, guidés par notre instinct (et le GPS de nos smartphones). La sortie scolaire s’achève sur un cours d’élevage pour les nuls. Grâce à Arlette, je comprend maintenant (un tout petit peu) comment se gère une exploitation laitière. Riche de ses nouvelles connaissances, je laisse mon enseignante à l’hôtel et poursuit la promenade jusqu’à l’Oxxo situé à la sortie de la ville, afin de faire un « deposit » sur le compte en banque de Doug pour régler nos dettes. Cette tâche importante acquittée (j’ai tant regardé « Le Parrain » que je sais qu’il ne faut rien devoir à un personnage si haut en couleur…), je rejoins Arlette et nous sortons dîner dans un petit restaurant mexicain. Fatigués de notre balade, nous rentrons dormir, nous frayant un chemin entre les cowboys et les indiens de Creel.

Pins

Lundi matin, le Chalet Suisse. Guillermo est en grande forme, et il nous raconte un morceau de sa vie passionnante : ses premiers contacts avec les populations indigènes de la région, quarante ans auparavant. Humble, l’homme nous explique qu’il a très vite compris qu’il y avait si peu à leur offrir, et tant à apprendre d’eux…

Nous quittons le si charmant chalet, et petit déjeunons dans la rue principale de Creel, ce Far West du Nord. Le bus pour Chihuahua part en début d’après-midi, et nous éloigne de ce canyon du cuivre où nous avons vécu tant d’aventures.

La vie trouve toujours un chemin

Située sur une haute plaine entourée de petites collines fauves, Chihuahua est une grande ville aux dimensions humaines. Le centre est joli et aéré, tradition et modernité se mêlent, pour un résultat certes pas aussi spectaculaire que Oaxaca ou San Cristobal, mais tout à fait harmonieux. Nous arrivons à l’hostal IKA en fin d’après-midi, où nous sommes accueillis par une paire de Chihuahuas, la fierté canine locale. Un charmant petit jardin dessert quelques chambres sommaires, et, malgré les infinies règles de l’établissement placardées partout, on se sent bien ici. La jeune réceptionniste, corps maigre et yeux globuleux, ressemble à ses Chihuahuas, l’énergie en moins. Elle n’est pas d’une grande aide pour nous suggérer un restaurant. Mais nous faisons confiance à notre instinct pour trouver un endroit sympathique et authentique dans le coin. Un bar à cocktail légèrement hipster situé dans la cour d’une grande maison coloniale fait parfaitement l’affaire pour une première soirée en terre chihuahuense. Les cocktails au sotoy, la liqueur d’agave de la région, sont détonnants, et les « quequas » qui les accompagnent délicieux. La balade digestive nous mène vers la superbe cathédrale, et à travers des rues jonchées de magasins vendant bottes de cowboys et ceintures en cuir. Il règne dans cette ville une atmosphère singulière, où se mêlent influences américaines, européennes, et indigènes. Séduits, il nous tarde de la découvrir d’avantage demain !

Je vous embrasse !

Julien

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