Équateur – Étape 6: Tena

Mercredi matin, Baños. Je prends mon temps aujourd’hui, mon bus pour Tena ne pars qu’à 11h (et je le tiens de source fiable cette fois). Copieux petit déjeuner au « blah blah » café, un bel endroit, très calme malgré son nom. Je bavarde avec la tenancière. En apprenant que je vais à Tena, elle me dit « jungle », et « calor ! ». Quelques heures plus tard, lorsque le bus me dépose à la gare routière de Tena, je constate qu’elle avait raison. Après quinze minutes de marche, je rejoins l’hostal Pakay, qui ressemble plus à un lodge perdu dans la forêt équatoriale qu’à une auberge de jeunesse. Et je suis trempé de sueur. L’endroit est magique. L’auberge consiste en quelques bâtiments éparses de brique et de bois posés au milieu d’un grand « jardin » tropical.

L’Hostal Pakai
MON lodge

Pour ne rien changer, l’hôtel est vide, et ma réservation d’un lit en dortoir se transforme en chambre privative avec lit double et salle de bain. Le grand luxe. Douche froide pour faire redescendre ma température. Puis je m’installe sur la terrasse avec mon précieux « lonely » pour définir mon programme des prochains jours. J’ai envie de jungle, de marche, d’oiseaux et animaux en tout genre. Tony, le patron des lieux et guide de profession me fait un topo des excursions à faire dans les alentours. Malheureusement, il me confirme ce que je pressentais : s’enfoncer plus profond dans la jungle pour quelques jours va être difficile. Les parcs nationaux ne rouvrent que petit à petit, et les structures pour accueillir les touristes sont encore en sommeil. Néanmoins, il me rassure en me disant que la région offre d’autres alternatives enthousiasmantes pour vivre une « jungle experience » en bonne et due forme. J’ébauche donc un joli planning pour les trois jours à venir. De son côté, Tony me promet de garder un œil attentif sur les opportunités éventuelles d’escapades amazoniennes. Mon séjour ici s’annonce bien ! Je descends « en ville » pour un dîner rapide au « café tortuga », et m’endors à 20h30 devant un documentaire animalier, histoire de bien rentrer dans le thème.

Jeudi matin, Tena. Je me réveille avec la musique de la jungle. Une cacophonie harmonieuse faite de chants d’oiseaux, de cigales, de bruissements. La symphonie suit un rythme presque régulier, qui me ferait presque retomber dans le sommeil. Mais j’ai déjà dormi presque onze heures, et je suis impatient d’aller explorer les parages ! Je petit déjeune avec mes hôtes : Tony donc, rencontré hier, et sa compagne Erin, une jeune américaine arrivée du Colorado (d’Aspen cette fois, coïncidences…) il y a trois ans. Ils me racontent que le business reprends doucement, grâce aux équatoriens qui sont encouragés à s’aventurer hors des sentiers battus pour découvrir les merveilles de leurs pays. Ils me donnent ensuite les derniers indices pour baliser mon parcours du jour. Je les quitte pour prendre un bus vers Ahuano, un village à une trentaine de km, le long du Rio Plato, le grand fleuve de la région. Le chauffeur me dépose aux portes de la réserve biologique « Jatun Sacha » (« la grande forêt » en langue Quechua), ma première étape de la journée. La réserve a été créé dans les années 80 pour promouvoir la recherche sur la forêt équatoriale. Prisée des touristes amateurs de faune et de flore, et des étudiants équatoriens, elle est quasiment à l’abandon depuis les débuts de la pandémie. Mais je trouve tout de même Jonas, le gardien, à demi assoupi dans son hamac, pour m’accueillir. Il me donne quelques recommandations pour une balade et me donne un baudrier. En effet l’attraction phare de la réserve est une tour d’observation de 30m de haut, qui se grimpe uniquement via une interminable échelle.

La réserve biologique Jatun Sacha

C’est parti pour mon premier tour dans la forêt amazonienne ! Tous mes sens sont en éveil, je ne veux rien manquer de ce que la jungle a à m’offrir. Ce qui me frappe le plus, c’est cette musique. Celle de mon réveil, mais en plus intense. Les musiciens sont plus nombreux, les instruments plus variés. Puis mes narines sont titillées par une essence difficile à décrire: bois mort, santal, forêt normande après la pluie…si la moiteur avait une odeur, ce serait celle-ci. Et la vue enfin. Il faut être aux aguets pour apercevoir quelque chose au milieu de cette dense, et sombre, succession d’arbres, de fougères, de lianes. Ma tête virevolte dans toutes les directions, au gré des sons qui me parviennent. Parfois mes propres sons me font sursauter…Au début je ne distingue rien. Puis je vois plein de choses qui n’existent pas. Enfin mes yeux s’habituent aux couleurs et aux textures, et je commence à apercevoir papillons, oiseaux, lézards, araignées…Rencontres furtives et très difficiles à capturer avec mon iPhone (après quelques tentatives fortuites, j’abandonne d’ailleurs l’appareil dans ma poche…).

Le soleil perce la canopée, 30 mètres plus haut
le douanier Rousseau
Pratiques ces fougères géantes
Zelda

J’arrive à la tour. Prenant mon courage à demain, j’enfile le baudrier et me lance à l’assaut du géant. Cinq mètres. Dix mètres. Mes jambes se mettent à trembler. Douze mètres. Mon cœur bat la chamade. La plateforme tout là-haut me semble encore si loin. Quinze mètres. Je tremble maintenant de tous mes membres et je ne parviens qu’avec difficulté à m’assurer avec les mousquetons. Ma vision se trouble. Ça s’appelle le vertige. Je m’imagine la haut, paralysé par la peur, les deux bras entourant le pylône et dans l’incapacité de redescendre. Tout cela dans l’hypothèse que je parvienne vivant au sommet. C’est trop. Je renonce donc à la moitié du chemin. Je redescends, regagnant en substance à mesure que le sol se rapproche. Tant pis. Un peu déçu mais réaliste (je n’étais tout simplement pas capable d’atteindre la cime), je reprends mon exploration.

La Tour Monoplace Infernale

Sans doute encore un peu fébrile, je perds le sentier. Je me livre alors à un ludique jeu de piste, faisant marcher mon sens de l’orientation. C’est avec grande fierté que je retrouve le chemin quelques trente minutes plus tard. Voilà qui rehausse mon estime de moi après l’échec de l’ascension. Je conclue mon tour en établissant mentalement un top 3 des animaux aperçus : des papillons géants noir et bleu turquoise (morphos), très furtifs, une araignée bleu et or tout en abdomen, et de grands oiseaux semblables à de petits paons s’ébattant dans les hautes sphères (spix guan).

Le panneau du salut
Les bien connues « lèvres bogdanov »
Le bien cherché Rio Shinkipino
#1: le morpho d’équateur (crédits : les internets – la photo n’est pas de moi)
#2 : l’ araignée jaune (crédits : someone else)
#3 : Spix Guan (on dirait le titre du prochain Avengers – crédits : pas moi)

De retour à l’entrée du parc, je retrouve Jonas, qui a manifestement envie de compagnie (les visiteurs hebdomadaires se comptent sur les doigts d’une main…). Nous bavardons en attendant le bus qui doit me conduire à ma prochaine expérience junglesque. J’essaye de lui décrire les créatures que j’ai vu, il tente de m’en donner le nom. Pas tout à fait concluant (malgré mes légers progrès en espagnol), mais nous passons un bon moment, ponctué de rires. Le bus arrive, je dis au revoir à Jonas, et bonjour à Fanny et Philippe, un couple de français qui habitent à Cuenca, en villégiature dans ces parages. Le bus nous dépose un peu plus loin, et nous faisons un bout de chemin ensemble. Tous les deux enseignants, ils ont quitté la France deux ans auparavant pour parcourir le monde, et se sont fixés en équateur un an plus tard, où ils apprennent le français aux populations locales. Ils me « déposent » à ma destination : la lagune de Paikawe. Là, Pedro, un folklorique habitant du coin, quechua, me propose ses services pour un tour d’observation de la lagune en pirogue. Me voici embarqué dans des eaux brunes, entourées d’une végétation luxuriante. Même musique que dans la jungle, mais un horizon plus dégagé pour observer les oiseaux. Pedro a l’œil, mène sa barque avec habileté, en toute discrétion. C’est un festival de sons et de couleurs : toucans, martin-pêcheurs, watsons, oropendola, et toute une flopée de tamarins ! Plus tous ceux dont je n’ai pas retenu le nom… Pensée pour mes petits neveux: ils auraient adoré jouer à « à qui appartient ce cri » avec moi ! Encore un moment magique.

L’oreille cassée
Apocalypse now
Où est l’oiseau ?
Toucan (ppdm – photo pas de moi)
Martin pêcheur (ppdm)
Watson (ppdm)
Oropendola (ppdm)
Tamarin (ppdm)

Pedro m’accompagne au village de Misahualli, où je reprends un bus pour Tena. J’arrive à l’auberge à l’heure pour le guayusa, boisson locale à base de plantes cultivées dans le jardin même. La pluie se met à tomber avec l’obscurité, et je découvre la puissance des orages tropicaux ! Quel vacarme ! La pluie tombe drue sur le toit de mon lodge, le tonnerre gronde, et les éclairs transpercent le ciel. Mais tout cela ne m’empêche pas de m’endormir, la tête pleine d’oiseaux, de singes, de fleurs, de plantes…

Vendredi matin, première chose à faire, souhaiter un bel anniversaire à mon petit frère Nicolas, à 12 000 km de Tena. D’ailleurs en cette matinée, pensée pour tous les français qui viennent d’être reconfinés. Je mesure ma chance, et je pense fort à vous ! Heureux d’être libre de mes mouvements, mon plan pour la journée est d’atteindre la « Laguna Azul », un petit coin de paradis à 25 km de Tena. De grandes piscines naturelles se jetant dans le Rio Jatunyacu, un affluent du Rio Napo. Évidemment, j’arrive à la gare routière avec, au choix, deux heures d’avance, ou de retard. Le bus de 10h30 pour la lagune ne part que le samedi. Je regarde la carte, et décide de prendre un bus pour Tagal, un hameau situé à 10km de ma destination. Ensuite, j’improviserai. Comprenez « je marcherai », tant mes deux jambes sont devenues la solution à tous mes imprévus. Et me voilà donc parti pour 10km de marche, à vive allure, le long d’une jolie piste qui traverse la jungle et borde par endroit le fleuve.

Le Rio Jatunyacu

J’arrive, trempé d’une sueur moite dont je suis désormais habitué, 1h20 plus tard, aux portes de la Laguna Azul. On ne m’a pas menti, le lieu est superbe. Des bassins naturels parcourues d’eaux rapides qui se jettent plus bas dans la rivière. Petite reconnaissance, puis j’enfile mon maillot. Après cette marche en pleine chaleur, je rêve de me jeter à l’eau. Je choisis d’abord le bassin qui borde le fleuve. J’y fais la connaissance de Sebastian, 8 ans, qui insiste pour que je joue à tarzan avec lui. J’attrape une corde suspendue, prends mon élan, et me lance. Et tâte le fond du bassin avec mes côtes. Sebastian rit et me demande de recommencer. Je lui explique tant bien que mal que l’attraction est faite pour les enfants. Il veut bien l’admettre mais négocie: va pour ne pas sauter, mais je dois le regarder s’élancer sur cinq sauts. Précis. Mon contrat rempli, son père me remercie et je prends congé de mon copain équatorien.

En aval du bassin #1

Je longe le torrent vers l’amont, et arrive au paradis. Succession de mini cascades et bassins entourés de parois verdoyantes. Et je suis seul au monde. Je m’égaye dans les piscines, batifole sous les mini cascades. Puis je passe un long moment, sur une pierre plate au milieu d’un bassin, à me laisser bercer par le bruit de l’eau. Moment d’éternité.

La pierre philosophale (au milieu)
La rivière enchantée
Combien de plis sur le front ?
Aquaboulevard

Je reviens doucement à moi et commence à envisager le retour à Tena. Évidemment, le seul et unique bus de l’après midi passe dans trois heures. Je connais le chemin. Je me mets donc en route. Après 5km cependant, une voiture s’arrête à ma hauteur. Quatre jeunes équatoriens m’invitent à bord, et me propose de me déposer à Tena. Quelle aubaine ! Enfin trois équatoriens, puisque Serena est serbe. Elle est venue rendre visite à ses potes d’erasmus, bravant la pandémie pour passer un mois de vacances en leur compagnie. La troupe est très sympathique, et la discussion enjouée. Ils me jettent en centre ville, et après un passage au supermarché local, je rejoins mon auberge. Un peu d’écriture, et je retourne au centre ville (pour une fois il ne pleut pas des cordes…d’habitude la pluie tombe avec la nuit avec une précision de métronome !) en quête d’un restaurant dont les internets disent le plus grand bien. Je marche deux bons kilomètres et arrive dans un quartier déserté, devant un bouge sombre qui a dû fermer dans les années 80. Merci Google. En panne d’inspiration, je retourne au café Tortuga où je suis accueilli comme un pape. Retour à mon lodge, où sept minutes d’un épisode de « our planet » suffisent pour me plonger dans un profond sommeil.

Samedi matin, Tena. Je commence à me sentir à la maison à l’Hostal Pakai. La discussion matinale avec mes hôtes devant un bon petit déjeuner est devenue un sympathique rituel. Tony me briefe, schéma « home made » à l’appui, sur ma balade du jour: « El gran canyon », autre pépite des environs, sorte de combo cascade / grotte / bassin. Petit imbroglio à la gare routière, où je me fais balader d’un guichet à un autre avant de monter, sans conviction, dans un bus en train de se faire inspecter par la police. Le spectacle dure une bonne demi-heure, avant que le chauffeur ne nous fasse changer de bus. L’occasion pour moi de constater la bonne humeur des équatoriens, qui choisissent de prendre avec humour et légèreté ce contre temps. Le chauffeur, qui lui aussi a changé, est moins aimable que le précédent, et il me faut le menacer gentiment de sauter du bus en marche pour qu’il daigne s’arrêter à mon village étape, une bourgade perdue au bord de la route. Sa mauvaise humeur n’entame pas la mienne, et je poursuis à pied, pour 5 km, jusqu’à l’entrée du parc.

Center Parks

J’ai le plaisir d’arriver au même moment qu’un jeune couple d’équatoriens. Ils sont venus de Quito pour passer le pont de la Toussaint dans «l’oriente ». Nous partageons un guide, qui nous mène après une petite heure de marche boueuse au fameux « gran canyon ». Très bel endroit. Un grand bassin, entouré de petites cavernes. C’est d’ailleurs ce qui fait l’originalité du lieu. Un peu de grimpette et nous nous retrouvons en surplomb du bassin, dans une étroite grotte qui débouche sur une très puissante cascade engoncée dans un trou, invisible de l’extérieur ! Je tiens mon moment « Tintin et le temple du soleil » ! La scène serait encore plus magique sans les quelques touristes locaux, je ne suis plus habitué à partager les merveilles…Mais l’affluence se réduit à une petite vingtaine de personnes, pas assez pour gâcher ma baignade dans le joli bassin.

Le fameux « chic » parisien
El gran canyon
Grotte avec vue
Des volontaires pour un instant « Tahiti douche » ?

Le retour est agréable, je croise même un magnifique oropendola, visible de loin grâce à sa queue jaune vif.

Koh Lanta
Le livre de la jungle

Puis ma bonne veine se poursuit, puisque mes amis de Quito, Sebastian et Carlie, poursuive leur road trip vers Puyo, dont Tena est sur le chemin. En un tournemain, je suis de retour au théâtre des horaires douteux : la gare routière de Tena. J’en profite pour demander les horaires pour Cuenca. J’ai réfléchi à ma prochaine destination. D’ici, une exploration de quelques jours dans les coins les plus reculés de la jungle amazonienne apparaît très compliquée (voire impossible). Je tenterai peut être ma chance plus tard, de Quito. Et puis, j’ai bien profité de la forêt tropicale, et mon expérience ici a été unique ! Je ne suis pas contre un nouveau passage dans la Sierra : Cuenca, au sud, est annoncée comme la plus belle ville du pays. Et le parc national Cajas, bijou pour le randonneur que je suis, se situe à quelques dizaines de kilomètre de la ville. Vendu donc, je pars demain pour un loooooooong voyage vers Cuenca !

Fin de séjour à l’Hostal Pakai

Je vous embrasse bien fort,

Julien

3 commentaires sur « Équateur – Étape 6: Tena »

  1. Hello Julien
    Quel bonheur pour toi de vivre enfin ton voyage même si les conditions sont si particulières
    Continue à rêver et nous faire rêver
    Gros bisous
    Ta tante confinée mais pas deconfite

    J'aime

  2. Oh la la encore une sacrée étape mon Jien, mille mercis de nous partager toutes ces couleurs, ces odeurs, ces rencontres, ces rêves d’ailleurs… Belle poursuite de voyage et de découvertes, je t’embrasse fort,
    Ta grande soeur confinée dans son bureau jaune, et entourée d’équipes artistiques en répétitions, on ne se laisse pas abattre…A défaut de pouvoir jouer, on fabrique…
    Tendres baisers

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :