Costa Rica – Étape 5: San Gerardo de Dota

Samedi matin, Drake Bay. 7h15, le bateau est à l’heure. Sous un magnifique soleil, je laisse la baie derrière moi, et profite de la traversée jusqu’à Sierpe. Je m’imprègne de ces rivages à la Defoe, de ces rivières à la Conrad, afin de conserver longtemps leur souvenir. L’antique bus scolaire américain (venu lui aussi vivre une paisible retraite au pays de la « pura vida ») qui m’emmène à Palmar Norte prolonge le caractère irréel de mon voyage aux confins de la péninsule d’Osa.

Le relative activité de Palmar me ramène à la réalité, qui s’avère néanmoins douce et souriante. Ma prochaine destination, une petite vallée enchantée, est par miracle accessible en bus, et sans changements ! Et le dit bus part vingt minutes à peine après ma descente du bus scolaire. Je suis sur un nuage aujourd’hui, dirait-on. Le bus magique me laisse, cinq heures plus tard, au croisement d’une petite route qui descend en serpentant dans la forêt. Le froid me saisit. Il faut dire que je me trouve à 3200m d’altitude, encerclé de brume froide, et que je porte short, t-shirt, et tongs. Je m’équipe en un tournemain et me lance sur la route de San Gerardo, 1000m plus bas, pour une balade de 7km dans la forêt de nuages. Le village de San Gerardo consiste en fait en une quinzaine de maisons réparties le long d’une route de 9km de long. La promenade est sportive, avec ma maison sur le dos, mais somptueuse. Je retrouve ces épais bois humides et verdoyants, peuplés d’oiseaux endémiques aux chants sublimes. Et puis, la montagne me manquait. Je ressens un intense bonheur en descendant la vallée, au son des geais, des moineaux à col roux, et de la claire rivière Savegre.

Pourtant, que la montagne est belle (euuu)

Les Cabinas El Quetzal m’attendent, posées tout au bord de la rivière, qui je l’apprends est la plus pure de toute l’Amérique centrale. L’endroit est merveilleux. Un havre de paix au cœur de la vallée, les pieds dans l’eau et entouré de verdure. Il y a même quelques « feeders » dans le jardin pour admirer les colibris. Pour couronner le tout, ma « cabina » est immense, confortable, et possède sa propre terrasse vue rivière et son molletonné hamac. Je suis comblé. Je regarde l’eau couler et les vifs tanagers à gorge argentée survoler les flots.

La rivière enchantée, dans mon jardin
Woody Mini Woodpecker

La nuit tombe, et avec elle la température. Je dîne d’une truite fraîchement pêchée (pas certain, mais j’aime à le croire) dans le restaurant de l’autre côté de la route, puis profite du noir complet et du ciel dégagé pour admirer un ahurissant ciel étoilé. Je n’ai jamais compté autant d’étoiles ! Transis de froid, je me réfugie sous d’épaisses couvertures et m’endors instantanément, heureux. D’un rêve à l’autre, quelle journée magique !

Pura Vida !

Dimanche matin, San Gerardo de Dota. La nuit a été belle, et la journée commence bien, avec un merveilleux petit déjeuner concocté par la charmante tenancière. Juan, guide naturaliste et cousin de la patronne, passe me prendre à 8h pour un « bird watching tour ». Nous nous mettons d’abord sur la piste du Quetzal, le bijou de ces lieux, aux portes du parc national qui porte son som. Sans succès. Un oiseau rare, par définition, ne se montre pas sur commande.

Nous explorons alors trois autres sites, à la découverte des nombreuses espèces endémiques de ces forêts. Moins flamboyants que certains des oiseaux que j’ai eu la chance d’apercevoir en d’autres contrées, les autochtones ont une touche subtile qui leur confère une beauté plus élégante, moins tapageuse:

le warbler à gorge de feu, robe grise, dévoile une superbe tache ocre sous le menton;

Oiseau rouquemoute

l’attrape-mouche soyeux à longue queue et ses teintes jaunes et vert-pâle arbore une très chic houppette;

Trump

le ruddy treerunner, vêtu d’un ensemble aux couleurs automnales, se distingue par sa démarche gracile, remontant les arbres par petits entrechats;

enfin le spangle cheeked tanager, sa robe noire striée de bleu, son ventre beige claire, et ses taches aux reflets turquoises sur la tête et les joues en font l’un des oiseaux les plus classes de la forêt.

En prime, cette sortie aviaire est de loin la plus instructive qu’il m’ait été donné de faire. Pédagogue, Juan aime transmettre son savoir. J’apprends par exemple que le niveau de complexité du chant peut aider à repérer un oiseau: plus on descend de la canopée vers le sol, plus les chants sont complexes : la végétation, plus dense, absorbe d’avantage les sons, d’où la nécessité pour les espèces évoluant plus bas de se distinguer par des sonorités plus riches.

Moineau stylé
L’ingenieux Slaty Flowerpiercer
Wilson warbler, le poussin des bois

Juan m’explique également l’omniprésence de la mousse qui recouvre troncs et branche, véritable marqueur de la forêt de nuages. Les précipitations dans ces bois, presque incessantes, sont avant tout horizontales: la brume humide dépose ainsi l’eau dans les arbres qu’elle traverse. La mousse s’y développe donc abondamment, puis, une fois installée, elle capte l’eau du nuage pour la redescendre vers le sol et ainsi assurer la fertilité de la forêt. Passionnant !

Sur le chemin du retour, Juan attire mon attention sur de grosses déjections peu communes au milieu du sentier. L’érudit naturaliste est formel : il s’agit d’excréments de puma. Les chances de l’apercevoir sont maigres, mais les preuves de sa présence suffisent à mon bonheur, et à mon imagination…

Doubitchous

Juan me ramène à l’hotel, et, non content d’avoir dépassé ses fonctions, ainsi que la durée du tour prévue (il est déjà près de midi…), il passe un moment, carte à l’appui, à m’aiguiller pour la suite de mon parcours. Quinze minutes d’une efficacité redoutable (bien plus que deux heures à éplucher guide et internets…).

L’après-midi est sportive. J’emprunte d’abord un sentier vers une cascade des environs, donc l’approche finale, sur un sol humide, est chaotique. Puis un autre qui s’enfonce dans la forêt, et me piège dans une boue épaisse. Je rebrousse chemin lorsque je sens que la pluie va forcir. Et en effet elle m’accompagne jusqu’au Cabinas El Quetzal, où j’arrive trempé jusqu’à l’os. Mais le sourire aux lèvres : j’aime ce genre d’aventures, surtout lorsqu’elles se terminent à l’abri, et par une douche tiède.

Cascades

Rincé par cette riche journée (jeux de mots), je trouve tout de même la force pour écrire un peu, puis traverse la route vers ma cantine. Dîner rapide, lecture, et je m’effondre à 21h dans un sommeil qui m’aidera à fixer les connaissances acquises aujourd’hui. Demain, je partirai à l’assaut de la montagne de la mort…

Lundi matin, Cabinas El Quetzal. Je profite du petit déjeuner, aussi délicieux que la veille, pour prendre des forces. Plus de mille mètres de dénivelé positif au programme de la journée. Mais alors que j’enfile mes chaussures afin de me mettre en route, Juan arrive en courant sur le perron et me hurle avec une fougue enfantine : « Come ! Quetzal ! ». Je le suis jusqu’à la petite terrasse aux colibris. De l’autre côté de la rivière, en haut d’un tronc mort, une somptueuse femelle s’affaire, probablement à confectionner son nid. Soudain, elle prend son envol alors qu’arrive à tire d’aile le majestueux mâle, pour prendre le relais. Avec sa longue queue au bout de laquelle flottent des plumes légères, le turquoise étincelant de sa robe, et sa tête émeraude hérissée d’épis, le quetzal est l’un des plus beaux oiseaux du monde, assurément. C’est donc avec exaltation et émotion que nous nous délectons de ce spectacle d’allers et venues colorés. Juan espère que la tentative de nidation sera fructueuse, mais tempère son (nôtre !) enthousiasme : les Quetzals s’y prennent à de nombreuses reprises avant de « valider » un nid. Il me promet de tenir le journal des avancées du couple et de me debriefer à mon retour. Très heureux d’avoir assisté à cette scène rare, je me mets en chemin, sous un soleil radieux dans un ciel sans nuages.

É qué s’apelerio Quetzal

Le sentier commence deux kilomètres plus bas, après un joli pont traversant la Savegre. Je m’enfonce dans la forêt, dont le soleil perce la canopée, illuminant les bois d’un vert lumineux.

Le vallon

Puis, inévitablement, je pénètre dans le nuage, et l’atmosphère change instantanément, envoûtée par la brume, « The mist », comme l’appelle très justement nos amis anglophones. Ce voile mystique empreigne la forêt d’un parfum onirique, et s’infiltre dans les âmes pour libérer l’imagination. Les oiseaux se sont tus, remplacés par les fées qui font bruisser les feuilles et les farfadets craquer les branches.

Mystic forest

Alors que je continue mon ascension dans cet univers magique, le voile se lève et le charme disparaît. Ce que le soleil dévoile n’est pas sans beauté : le sommet se rapproche, et la forêt de nuages laisse place à un paramo fait de petits arbustes, ouvert sur un ciel à nouveau bleu azur.

Les tours de la mort

J’atteins le sommet du Cerro de la Muerte en deux heures et dix minutes, bien vivant mais le corps éprouvé par l’effort. De ses 3500 mètres d’altitude, on ne voit ni l’océan pacifique, ni l’océan Atlantique, mais l’océan de nuages. La montagne règne en maître sur le monde des rêves qu’elle domine. Je déjeune en admirant la vue, de sandwichs « aventure » improvisés qu’il me faudra breveter: pain de mie, confiture de mûre, muesli (pas de boulangerie, ni de supermarché à San Gerardo de Dota…).

Cloud ocean
Smoky mountain

Repu de cet encas gourmet, mais surtout de ce paysage immuable, j’amorce ma descente. En repassant sous la canopée, laissant le paramo derrière moi, je remarque une strate intermédiaire dont je ne m’étais pas aperçu à la montée, probablement obnubilé par l’arrivée : des bois moins denses, plus légers, ornés de bambous.

Mais très vite réapparaît la forêt hantée. Les arbres sont couverts de « barbe de vieil homme » comme l’appelle les locaux, cette mousse aérienne, tirant sur le roux, qui pend des branchages. Le sentier, au milieu de ces arbres ainsi ornés qui semblent me regarder, mène sans doute à quelque cabane de sorcier. On ne s’étonnerait pas de voir surgir Gandalf, ou Madame Mîme, de derrière un bosquet.

Les arbres à barbes
Highway to hell

Mais, plus bas, le soleil reprend ses droits, et les oiseaux le devant de la scène. Un chant hypnotique résonne, des notes hautes-perchées, mélodieuses. Je m’évertue à chercher le soprano des bois, mais en vain. J’apprendrais plus tard que le soliste est le solitaire à tête noire, et que cet oiseau magique a inspiré de merveilleux contes aux habitants de ces lieux enchantés. La légende dit que le solitaire, jadis, était le plus bel oiseau des bois, éblouissant le peuple aviaire de ses vives couleurs, et enchantant les arbres de sa voix divine. Mais, ayant pêché par orgueil, l’oiseau roi fut durement châtié par les dieux des forêts. Frappé d’un terrible sort, le narcisse perdit sa parure étincelante, et fut condamné à vivre seul, reclus dans les profondeurs des bosquets. Mais, comble de son supplice, il conserva sa voix sublime, pour lui rappeler sans cesse sa splendeur d’antan.

Alors que je m’apprête à me perdre définitivement dans le charme envoûtant de ces lieux, le bout du sentier me sauve d’une fin funeste. J’aurai survécu à la montagne de la mort et sa forêt hantée.

Je rejoins l’hôtel, me précipite sur la terrasse, et regarde vers le tronc mort. Pas de Quetzals en vue. Juan me rejoint, et m’annonce, déçu, que les cuisines ne disposeront pas d’une vue sur les merveilleux d’oiseaux cette année, le couple ayant avorté le projet de nid en milieu de matinée. Quelle chance de les avoir vu à l’œuvre ce matin ! Et puis un superbe Toucanet se pose à cet instant à quelques mètres de là, énième compensation de dame nature à nos frustrations éphémères.

Mini toucan
Blue gray tanager et silver throated tanager
Mini colibri

Je passe la fin d’après midi là, à observer les oiseaux tout en fignolant mon programme des prochains jours. Demain, je reste au vert (très compliqué de ne pas le faire, dans ce pays), direction Turrialba, son volcan et sa rivière déchaînée, le fameux Rio Pacuare…

Le personnel de ma cantine m’accueille en fanfare, m’offrant entrée et désert. Puis mes jambes lourdes me portent jusqu’à ma belle cabane, et je pénètre, pour la seconde fois aujourd’hui, dans le monde des rêves.

Je vous embrasse !

Julien

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