Mexique – Étape 7: Lagos de Montebello

Mardi matin, Terminal OCC de San Cristobal. Sous un soleil immuable, j’attends le bus de 9h pour Comitan, à deux heures de route vers le sud du Chiapas. Sur le chemin depuis l’auberge, j’ai profité une dernière fois de l’atmosphère si spéciale de la ville, et des sourires de sa population indigène à l’épreuve du temps.

Je monte dans le bus, qui fait un arrêt imprévu : la police anti-drogue contrôle son chargement. Des agents des forces de l’ordre armés jusqu’aux dents, avec une étonnante courtoisie, fouillent les effets des passagers. Bananes, radis, et mamey (étrange fruit douceâtre de la région) ne sont pas sur la liste des produits stupéfiants, je m’en tire donc sans encombre. Les policiers nous quittent avec la même politesse et le bus me dépose une heure plus tard à Comitan. Je me rends au Terminal de Montebello, d’où un mini-van me mènera vers les lacs. Je commande un café dans le boui-boui de la minuscule gare routière, et la conversation s’engage avec un quinquagénaire mexicain au regard bleu perçant. Jaime s’enquiert de ma provenance, de mes origines, et même de mon signe astrologique. Il est scorpion, comme moi, et ce simple fait suffit à le lancer sur un long monologue sur l’importance de la sincérité. Il me raconte ses origines européennes et gitanes, qui sans doute expliquent ses yeux bleus clairs. Touché par mes efforts maladroits de dialoguer dans la langue du pays, il me félicite de ce qui représente à ses yeux une marque de respect et d’humilité. Ce beau compliment compense ma frustration de n’être pas encore capable de soutenir une conversation en espagnol. Le chauffeur lance un dernier appel pour les lacs et je quitte mon éphémère ami au regard mystique. J’aime ces micro-rencontres qui donnent à voir une autre face des pays traversés !

Alors que revoilà San Cristóbal

Le van me dépose à un croisement, à deux kilomètres des Cabinas Cinco Lagos, ma destination finale. Je marche le long d’une petite route déserte, entourée d’une forêt dense de feuillus vert foncé, hérissée de grands pins. Ici et là, sur le bas-côté, des miradors offrent des vues splendides sur des lacs bleu azur, ou vert émeraude. La promenade est déconcertante, tant on a l’impression d’être au Canada ou au nord des États Unis…Je suis heureux de découvrir une facette peu connue du Mexique. Malheureusement, à mesure que je me rapproche de mon but, le soleil disparaît. C’est la première fois depuis trois semaines que le ciel se couvre, je ne peux donc pas me plaindre !

Petit crochet par le Canada

Les Cabañas Cinco Lagos sont les seuls constructions du coin, et consistent en quatre cabanes de bois peint posées au bord de la route, en surplomb d’un des cinq lacs connectés en étoile qui donne son nom à l’établissement. Après cinq bonnes minutes d’exploration, je finis par trouver une jeune mexicain hésitant, qui me confirme que le lieu est ouvert, et improvise un prix « à la tête du client ». Je m’en tire à bon compte, et ai même le luxe de choisir ma cabane.

Je jette mon bardas dans la première et m’enquiert des randonnées à faire dans les parages. Les explications du « muchacho » moustachu sont pour le moins vagues, mais je finis par trouver l’entrée du sentier. Je contourne un autre lac (le parc national des Lagos de Montebello en compte plus de 50 !), et grimpe une petite colline, le long d’une clôture en barbelés. La montée est sévèrement abrupte, et le sentier n’en est pas un. La descente s’effectue en grande partie sur les fesses, mes chutes étant amorties par un tapis d’aiguilles de pins. Trois collines périlleuses plus tard, j’arrive au lac de Montebello, l’un des plus grands du parc. Le gris du ciel se reflète dans le lac. La forêt tombe directement dans les eaux sombres, et je suis frappé par l’absence totale d’urbanisation, aucune maison à l’horizon, si ce n’est qu’une poignée de cabanons sur une plage à l’extrémité ouest du lac. L’endroit recèle une beauté sauvage, presque inquiétante sous cette lumière blafarde.

Wayward Pines

Le faux sentier lui aussi chute dans le lac, sans connection aucune avec d’autres chemins. Ma seule option est de revenir sur mes pas, par la même marche ludique mais éprouvante. Je retarde l’échéance en me jetant dans une eau délicieuse, rafraîchissante mais assez chaude pour y nager longuement. Là, au milieu du lac, je constate qu’il n’y a pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Dans un silence total, je regarde la brume recouvrir doucement la surface. Je suis parcouru d’une sensation, intense et passagère, d’être le dernier homme sur terre.

Noir et blanc ?

Le vent forcit légèrement et le froid me gagne. Je m’habille en hâte et remonte péniblement le tertre terreux et glissant. Je parviens à rejoindre ma cabane avant que le brouillard n’engloutissent complètement la forêt. Je rince la terre qui couvre mes membres grâce à une douche, étonnamment chaude. Je bouquine ensuite un moment, puis cherche à nouveau le muchacho pour lui demander de me trouver à dîner. Il revient avec quelques quesadillas sans saveur. Je les complète de quelques radis et bananes, pour un dîner frugal qui ne restera pas dans les annales. La journée a été longue, et je ne suis pas mécontent de me glisser sous les couvertures, en attendant que, demain, le soleil dévoile toutes les beautés des Lagos de Montebello.

Mercredi matin, Cabiñas Cinco Lagos. Mes vœux ont été exaucés : il fait un temps magnifique ! La vue de ma cabine est extraordinaire. La verdoyante forêt et ses pins aux dômes coniques plonge dans des eaux qui scintillent sous les rayons du soleil matinal.

Stan, Kenny, Kyle, Cartman

Le muchacho est introuvable, j’abandonne l’idée d’un petit déjeuner, qui aurait de toute façon été décevant, et me mets en route vers la Laguna Pojoj, autre lieu immanquable du Parc. Je m’arrête au passage au Mirador des Cinco Lagos pour une séance photo. La lumière sublime ce paysage exceptionnel : on dirait les atolls de la mer de Chine baignant dans un lac de l’Oregon !

Los Cinco Lagos
Pinorama

Je poursuis mon chemin et arrive au lac Pojoj. Vue du rivage, cette ronde et grande étendue d’eau et la petit île en son milieu, protégée par des remparts verdoyants, est superbe. Mais le lac est encore plus majestueux vu d’en haut !

Pojoj
L’ile au trésor

J’emprunte un merveilleux sentier qui chemine le long d’une petite montagne étroite, offrant d’époustouflant panoramas, à droite sur le Pojoj, et à gauche sur les Cinco Lagos et leur configuration en étoile si particulière. Je me délecte des couleurs, des contrastes, de la beauté sauvage du lieu.

Le bleu et le vert
Grand huit
Bleu nuit
Turquoise
Étoile filante
En face, le mirador Cinco Lagos, à droite, les Cabiñas Cinco Lagos, partout ailleurs, les Cinco Lagos

De mon perchoir, je vois les montagnes boisées s’étendre à perte de vue. Le sentier s’achève sur une petite anse, sorte d’excroissance des Cinco Lagos. Les eaux translucides m’appellent, et je ne résiste pas à un bain rafraîchissant. L’eau est si pure qu’on en boirait ! Je sèche sur la rive sous les rayons du soleil, et profite à nouveau d’une calme et douce solitude.

Bivouac
Ma piscine

Je me remets en marche, reprenant le sentier en sens inverse, et me régalant au passage des superbes points de vue. Je salue le débonnaire garde qui avait gentiment gardé mon paquetage, et fais route vers le lac Tziscao, plus grande lagune des environs, aux abords immédiats de la frontière guatémaltèque. Mon objectif est d’y trouver un logement au calme donnant sur le lac, et plus accueillant que les cabines fantômes des Cinco Lagos. Mission pleinement remplie en arrivant une bonne heure plus tard au Cabiñas Junkolal, sur la rive sud du lac, à l’écart du village de Tziscao. Une charmante mexicaine m’accueille, et me propose une jolie petite cabine donnant sur les eaux tranquilles du Lac. La vue est superbe, l’endroit respire le calme et la sérénité, et je m’y sens bien instantanément.

Le lac de Tsingtao
Dupont et Dupond
Côte d’Azur

Je déjeune d’une escalope de poulet panée, bienvenue après ces kilomètres avalés le ventre vide. Je choisi en guise de balade digestive un voyage au Guatemala : le minuscule Lago Internacional, à deux pas d’ici, est traversé en son centre par la frontière, et quelques échoppes à touristes bordent ses rives.

Pissarro
Belle palette de bleus

Sur le chemin, je suis hélé par une bande de jeunes hommes buvant des bières en gilet de sauvetage, qui insistent pour prendre une photo avec moi. Marvin et sa troupe sont guatémaltèques, et travaillent à une heure d’ici de l’autre côté de la frontière. Ils sont venus fêter les 36 ans de Marvin. L’un de ses acolytes, avec sa coiffure de sumotori et son embonpoint, ressemble étrangement à Edmond Honda, le personnage de Street Fighter. Ils sont drôles, et déchaînés. Les convives m’offrent une bière fraîche, et m’utilise comme appât pour obtenir une photo de deux femmes blondes assises un peu plus loin. Je m’exécute et reviens une minute plus tard avec les demoiselles, qui par un demi hasard se trouvent être françaises. Tout le monde rit de cette cocasse situation, et la photo s’avère très difficile à prendre, au milieu de ce joyeux bazar. Une fois les photos prises, la bande ce scinde, ces dames devant retourner à Comitan, et ces messieurs aller faire trempette.

Retour vers le futur
Le gang des gilets guatémaltèques

Je poursuis donc jusqu’à la frontière, et la traverse en faisant le tour de la grosse flaque qu’est le Lago Internacional, au milieu des touristes tout aussi amusés que moi de cet aller-retour express au pays voisin. Je rejoins mon petit paradis, le sourire jusqu’aux oreilles, ravi de ces improbables instants qui donnent du relief à mes aventures.

À gauche des bouées, le Guatemala, à droite, le Mexique
Ah, le voyage…

Je nage ensuite longuement dans le lac, puis m’allonge dans l’herbe pour une courte sieste. Requinqué, je m’installe sur une chaise longue pour travailler à la mise en ligne des mes aventures à San Cristobal, en jetant de longs regards contemplatifs au paysage. De ma terrasse, j’observe le soleil descendre derrière une verte colline, et irradier le lac d’une teinte rosée.

La tenancière improvise pour le dîner un plat à base de fromage fondu, de champignons, et de saucisse pimentée, dont je me régale. Puis, après avoir admiré les étoiles et décider de rester un jour de plus dans cet admirable endroit, je me couche dans un lit confortable et plonge dans des rêves aquatiques.

Tziscao sunset

Jeudi matin, Tziscao. Je regarde le soleil se lever sur le lac, et lorsqu’il atteint la rive, je quitte ma fenêtre d’observation et plonge dans l’eau claire. Quel plaisir de nager dans la lueur du petit matin, et dans un tel cadre !

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Après un bon petit déjeuner, je m’installe au soleil pour un Google meet avec ma famille, avec mes petits neveux comme invités surprises. La matinée est à la fois tranquille et studieuse. Je tente de me mettre à jour au niveau des leçons d’espagnol et du blog, mais après un long moment assis à répéter mes ‘v’ et mes ‘b’, mon corps réclame du mouvement. J’embarque donc sur un kayak inconfortable pour explorer le lac. Je navigue entre de petits îlots boisés jusqu’à une anse cachée dans les recoins du littoral. J’ai trouvé mon Atlantide. Les collines abruptes qui plongent dans les eaux vert émeraude, ainsi que l’étroitesse du passage renforcent cette impression de monde perdu. Je nage un moment, écoutant le chant d’oiseaux que je n’aperçois pas, sans me soucier du temps qui passe.

Atlantis

L’heure créditée est déjà depuis longtemps passée lorsque je remonte sur le canot de plastique. En quittant mon havre, je réalise que le vent s’est levé, et qu’il me faut rentrer à contre-courant. C’est donc très en retard, et éprouvé, que je restitue ma pagaie au nonchalant “plagiste” qui ne s’offusque nullement du dépassement horaire.

Les dents de la mer

De retour à Junkolal, je m’immerge afin de dénouer mes muscles tendus par l’effort, puis m’allonge dans l’herbe pour une courte sieste. Je reprends ensuite mes travaux pratiques, confortablement allongé dans un hamac. L’après-midi coule doucement, je profite pleinement de ces instants de détente après une série de journées bien chargées. Je dîne d’un poisson exigeant, infesté d’arêtes, en conversant avec la sœur de la tenancière, qui parle trop vite et sans articuler. À me voir lutter de la sorte, tant avec mon poisson qu’avec son espagnol, la jeune fille éclate de rire, et moi avec. La journée, délicieuse, et légère avec son faible kilométrage, a été riche en enseignement : puisque j’ai l’inestimable luxe d’avoir du temps, alors autant le prendre. Je m’endors plus sage que la veille, bercé par le discret clapot du lac Tziscao.

Je vous embrasse !

Julien

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