Mexique – Étape 21: La Ventana

Mardi matin, Cabo Pulmo. Après deux levers précoces pour découvrir les beautés terrestres et sous-marines de la région, nous nous accordons une matinée détente au Bungalow. Nous quittons ensuite notre douce enclave, saluant les oiseaux colorés qui s’égayent dans les arbres.

“Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage…”
“Revois tes classiques Michel, j’ai juré qu’on ne m’y prendrait plus !”

Plus de dix jours après notre départ de La Paz, je me décide à prendre mes responsabilités, et prends le volant pour nous conduire à La Ventana, notre prochaine étape. La Nissan automatique se pilote comme une voiturette de golf, et la faible affluence rend la conduite fluide et facile. Après quelques virages pris en mode karting, j’adopte un pilotage de père de famille, plus confortable pour mes acolytes.

Drive

Nous faisons halte à La Ribera, afin de faire le plein d’argent liquide, n’étant pas sur de ce que nous trouverons à La Ventana. Cet épisode banal se transforme en péripétie, quand le distrait Aurélien est victime d’un accident de tongs au sortir du distributeur. Bilan: profonde entaille au gros orteil gauche, et légère entorse de la cheville droite. Un peu sonné, il est pris en charge immédiatement par Docteur Julie, sous les yeux de la police, qui partage ses bureaux avec la banque. Remis, mais un peu chafouin par la perspective de devoir restreindre ses activités dans les prochains jours, Aurélien l’intrépide remonte à bord de l’automobile et nous poursuivons notre chemin.

Cubiak a trouvé du boulot

La Ventana est un drôle d’endroit. Une route unique longe une jolie baie. Côté mer, une école de kite surf et un immense camping a même le sable. Côté terre, quelques baraques éparses, une tienda, et Pablo qui nous attend devant sa « propriété ». La Casa Pablo se résume à un profond terrain de sable, où de sommaires constructions en dur et quelques caravanes décrépies se succèdent dans un ordre aléatoire. Julie et Aurélien partagent une petite maison jaune, sur deux niveaux, avec Mélanie, une sexagénaire de l’Oregon qui passe six mois sur douze en Basse Californie. La terrasse ombragée de la maisonnette, avec ses fauteuils Emmanuelle et sa petite cuisine est tout à fait charmante. Mélanie, windsurfeuse accomplie, nous promet du vent pour les sessions de kite surf à venir.

Mélanie et Skyler

Plus avant dans la propriété, je trouve ma chambre, monacale, qui fera parfaitement l’affaire. Sur le chemin je croise Charles, retraité américain plein d’énergie, fuyant les hivers d’Albuquerque. Charles et Mélanie viennent ici depuis des décennies, et font partie intégrante du décor. Hispanophones, ils participent activement à la vie et au développement de la communauté locale, nous réconciliant ainsi avec nos amis américains, après les spécimens moins amènes aperçus à Cabo San Luca.

Avec les tutos, on apprend, en s’amusant !

Après un petit tour sur la plage, et une enquête auprès des quelques écoles de kite surf du coin, nous nous installons à la terrasse éphémère d’un restaurant improvisé sur le bord de la route, qui sert de délicieux ceviches et tacos de poisson. Pas de vent aujourd’hui, donc pas de kites, la baie est ainsi libre pour la baignade. Je nage longtemps dans une eau claire et tonique. De retour sur le rivage, je contemple la superbe et sauvage île Cerralvo. Brutes, arides, ses montagnes forment comme une couverture plissée d’épais velours marron qui glisse dans la mer de Cortez.

La baraque à ceviche
Frégates
Il a perdu un peu de masse musculaire, Daniel Craig…

Confortablement installés sur notre petite terrasse, nous conversons en préparant le dîner, dans la fraîcheur du soir. Le guacamole est à la hauteur de nos standards élevés en la matière, le thon un peu moins, mais le repas est de très bonne facture ! Un rapide coup d’œil sur les internets nous confirme les prédictions de Mélanie: le vent soufflera fort demain. Des conditions idéales pour ma première leçon de kite surf…Impatient, je rejoins ma petite chambre et m’endors bien vite, hypnotisé par les cerfs-volants imaginaires tournoyant sur la voûte de paille de ma hutte.

Mercredi matin, La Ventana. Levé tôt, impatient d’en découdre avec un nouveau sport entre ciel et mer, j’attends paisiblement le réveil de mes acolytes en écrivant nos aventures à Cabo Pulmo. Le rythme du vent, qui commence à poindre en fin de matinée, convient parfaitement à nos interminables petits déjeuners.

Retraités américains

Peu avant midi, nous nous rendons à l’école de Kite Surf, où l’on retrouve Ozzy, le patron, et Adan, l’instructeur. Le premier a une trogne de tiroir caisse, et instaure un contact purement transactionnel. Le second nous sourit de toutes ses dents, recouvertes d’un appareil dentaire qui lui donne un air juvénile. Julie et Aurélien, kiters accomplis, négocient leur location de matériel, tandis que je pars avec Adan pour débuter un premier cours de trois heures, avant une seconde leçon analogue demain. Sans surprise, je découvre une discipline exigeante, aux connaissances techniques indispensables et consignes de sécurités multiples.

Prêt pour Intervilles
Pdmmpdm (photo de moi, mais pas DE moi)

Une fois les rudiments couverts, je peux enfin manier la voile, de la plage. Je retrouve en pilotant le cerf-volant les sensations éprouvées en catamaran dans mes jeunes années. Et je réalise, avec plaisir, que je n’ai pas tout perdu de cette science, en sentant le vent gonfler ma voile. L’étape suivante, le « body drag », apporte aussi son lot d’enseignements…Allongé dans l’eau, la tête levée vers mon kite, je manie la voile et tire quelques bords, en prenant de plein fouet les vagues sur le visage. Parfois, lorsque j’exécute correctement la manœuvre, le vent m’extrait brièvement des flots, pour une belle poussée d’adrénaline. Je commence à contrôler un tant soit peu le cerf-volant, lorsqu’une rafale flanque violemment ma voile sur le sable, me rappelant cet adage matraqué par Carl Lewis dans les pubs Pirelli de ma jeunesse : « sans maîtrise la puissance n’est rien ». Sur cette ultime bévue, la séance prend fin. Adan salue mon sérieux et ma connaissance du vent, mais me met en garde contre tout excès de confiance…

Habile (tous ces fils, c’est compliqué)

Je retrouve Julie et Aurélien, radieux après une superbe session, le vent étant resté fort et régulier pendant près de trois heures. Nous retournons au restaurant de la veille pour un déjeuner tardif, en échangeant nos impressions sur la glisse du jour. Mon ressenti est positif même si les efforts consentis (en temps, énergie, argent…) me semblent disproportionnés en regard du plaisir éprouvé sur l’eau. Mais j’attends avec impatience ma seconde leçon avant d’établir un verdict plus abouti !

Ombrelle à cocktails

Après le déjeuner, je laisse mes camarades pour une longue balade en solitaire, entre plage et montagnes, ensorcelé par l’île mystique de Cerralvo. À mon retour, il est déjà l’heure de préparer le dîner. La journée est passée à toute allure ! Nous faisons un brin de causette avec l’adorable Mélanie, puis avec le débonnaire Charles. Leur gentillesse nous fait nous sentir comme à la maison sur ce petit terrain en face de la mer. La lune n’est pas encore pleine, et les étoiles se laissent admirer dans un ciel sans nuage. À regarder la grande ourse, pieds nus devant ma hutte, je comprends l’engouement de mes ainés américains pour cet endroit si spécial.

La Ventana

Jeudi matin, Casa Pablo. Les jours se suivent et se ressemblent, à la Ventana. « Here, everyday is groundhog day » nous dit Charles, en référence au film « un jour sans fin », ou Bill Murray traverse inlassablement la même journée. Écriture, petit déjeuner, puis kite surf donc. Les conditions néanmoins sont différentes de la veille. Le vent est irrégulier, et à de belles rafales succèdent de longues périodes d’accalmie. Ce qui me vaut de belles frustrations sur l’eau, en « body drag », à tenter, sans succès de relever la voile lorsque celle-ci s’affaisse faute de carburant. Il me faut alors m’extraire de la mer, m’esquintant les pieds sur des cailloux glissants, et remonter la plage sur plus de 500 mètres, de l’eau plein les oreilles. Lorsque l’épisode se reproduit pour la troisième fois d’affilé, sans avoir pu tirer un bord, l’impatience me gagne. Mes limites en espagnol, celles d’Adan en anglais, et la mauvaise connexion de la radio qui nous sert à communiquer rendent les exercices compliqués, frustrants, et éprouvants pour les nerfs. Lorsqu’enfin je réalise une paire de jolis bords, et que j’atteins un niveau presque suffisant pour essayer de naviguer planche aux pieds, le vent tombe tout à fait. Nous devons poursuivre la leçon de la plage, où je m’exerce au pilotage, et je dois renoncer pour de bon à la partie « surf » de « kite surf ».

Ça a l’air plus simple sans voile et sans planche

Fatigué mentalement de tous ces efforts infructueux, mais sans regrets aucuns, j’achève les trois heures de cours avec la sensation agréable d’avoir touché du doigt quelque chose de nouveau. Je réalise aussi qu’il faudra bien d’autres leçons avant d’être capable d’éprouver de véritables sensations sur l’eau. Enfin, à voir la mine de mes compères, qui comme moi ont lutté contre un vent disparate, je comprends qu’une session réussie dépend de tant de facteurs qui échappent à notre contrôle…En somme, je me suis essayé à un sport exigeant, coûteux, et aux issus fortement aléatoires. J’y reviendrai sans doute, mais sans hâte.

Lâche l’affaire Michel, y a PAS de vent. T’es ridicule à genoux sur ta planche avec ton parasol…

Groundhog day toujours, nous debriefons sur la terrasse de notre restaurant favori, en sirotant une limonade. Adan nous rejoint et partage notre déjeuner, en nous contant sa Baja natale. En fin d’après-midi, après une douche froide pour effacer la chaleur exacerbée par l’absence de vent, je repars sur mes traces de la veille, poussant loin sur la plage une promenade méditative.

Ils sont fous ces kiters

Nous décidons de fêter nos exploits sportifs des derniers jours par un apéritif ludique dans le seul bar du coin. Nous improvisons une pétanque sur une grande planche de bois où glissent de petits palets. Suivent parties endiablées de ping-pong et baby-foot. Nous nous essayons même au Houla-hoop, la tentative se soldant par un échec cuisant, dans l’hilarité commune.

Sans maitrise la puissance n’est rien
Saga Africa

Quelques cocktails plus tard, nous poursuivons cette joyeuse soirée à la maison, où nous nous régalons de poisson frais, en riant de bon cœur. Fourbu et heureux, je me couche dans ma petite case, et les pinsons de Darwin se mêlent aux chants des oiseaux noctambules de La Ventana pour m’offrir une jolie berceuse.

Vendredi matin, La Ventana. Le vent est tombé. Complètement. Pas de Groundhog Day aujourd’hui. Néanmoins la matinée s’écoule sur le même rythme langoureux que les précédentes. Une fois les carnets de bord à jour, et le constat établi que le vent ne soufflera pas ce jour, nous quittons notre chère terrasse ombragée, et les chaleureux habitants de la Casa Pablo.

Nous mettons les voiles vers la playa Agua Caliente, au Nord, afin d’être témoin d’un phénomène étonnant: des sources chaudes s’écoulant directement dans la mer. La route est courte mais pénible, sur une piste sablonneuse et vallonnée. Sur la plage, quelques familles sont installées “à la mexicaine” : table de camping, siège, parasol, enceintes crachant des rythmes latins, chips et gâteaux par kilos, et glacières sans fond remplis de “Tecate Light”. Dans l’eau, dont la surface lisse et l’absence de vapeur ne laissent rien deviner de la présence de sources chaudes, à quelques mètres du rivage, des femmes jeunes et moins jeunes barbotent en gloussant.

Option tente
Option mobile home (la bière et les chips sont inclues dans les deux options)

Alors que je gare difficilement notre Nissan plus si blanche, Julie part évaluer de ses orteils la température de l’eau. Sans prendre garde outre mesure. Et en y allant franchement, d’un pas curieux, mais décidé. Verdict: brûlure superficielle au second degré, dans une eau qui frôle les 70 degrés. La douleur met quelques secondes à remonter au cerveau, temps utilisé par Aurélien pour aider Julie à s’éloigner des sources et tremper son pied dans une eau plus clémente. Puis la douleur, insoutenable, irradie les pieds de la courageuse jeune femme, faisant couler de dignes larmes sur son visage. Aurélien avise une famille environnante, qui nous prête fort gentiment glacière et glaçons. Le froid soulage un peu Julie, alors que des cloques commencent à apparaître entre ses orteils meurtris. Pendant ce temps, Aurélien et moi réfléchissons à un plan plus pérenne pour ramener Julie et l’automobile à La Paz, où l’agence de location nous attend à 17h. La glacière fuit. Et la douleur, lorsque le pied droit de notre compère est hors de l’eau, n’est pas soutenable plus de quelques secondes. Je troque le récipient percé pour un Tupperware en plastique, et nous aidons Julie à monter dans la voiture, le pied à demi immergé dans ce qui me sert habituellement de saladier. La route courte est pénible l’est toujours, mais nous parvenons à nous en extraire, Julie faisant preuve d’une vaillance exceptionnelle.

Paz’patrouille

La seconde étape du plan consiste en l’achat d’une grande glacière, de glace, d’eau pure, et de sucreries pour remonter le moral et la glycémie de notre équipière. Bien installée à l’arrière de la Vectra, le pied confortablement posé au fond de la glacière en polystyrène, Julie souffre, mais respire. Un ibuprofene pour calmer la douleur, quelques gâteaux au beurre de cacahuète, et c’est parti pour une bonne heure de route jusqu’à La Paz. Nous déposons Julie et son pied à la Casa Esterito, après la case pharmacie, et fonçons (dans la limite de vitesse autorisée) rendre l’auto à l’autre bout de la ville. Le débonnaire agent réceptionne la voiture sans remarques aucune, et sans s’offusquer non plus de nos 45 minutes de retard. Nous nous asseyons une minute sur le bord du trottoir, alors qu’une grande fatigue nous envahie. Après toutes ces émotions, notre corps décompresse, et quitte le mode « survie » méthodique et froid sur lequel nous étions branchés depuis l’incident. La longue promenade sur le Malecón, jusqu’à l’auberge, dans ce La Paz que nous aimons, nous fait beaucoup de bien. Malgré notre inquiétude pour Julie, nous rions de l’absurdité de la situation : entre accident de tongs et jacuzzi mal réglé, je me retrouve entouré d’éclopés, aux pieds bandés…

Bac à pieds

À l’hostel, où nous avons également nos marques, Julie, le pied dans sa glacière, a retrouvé un peu de couleur. Tous les occupants s’enquièrent de son état avec empathie et sympathie. Je sors chercher des pizzas, et quelques bières artisanales pour réconforter corps et têtes, et nous passons une drôle et belle soirée à la Casa Esterito. Philosophes, nous convenons que la journée de demain sera dédiée au repos, et qu’elle portera son lot d’enseignements pour la suite du périple. Épuisés, nous sombrons bien vite dans le sommeil des braves.

Même le ciel est dans le thème aujourd’hui

Je vous embrasse !

Julien

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