Mexique – Étape 29: Canyon du Cuivre I > Los Mochis à Urique

Vendredi matin, Los Mochis. 6h45. Trois personnes font la queue devant le guichet fermé de la gare du El Chepe Express : Arlette, Glenn, et moi. Mes deux comparses de Topolobampo ont pris un taxi tôt ce matin pour être, comme moi, les premiers à acheter leur billet, et ne pas risquer de se voir refuser l’accès au tant attendu train. Lorsque El Chepe démarre à 8h petante, nous sommes six dans le wagon. Même si d’autres passagers monteront à bord plus loin sur le parcours, nous avions peu de chance de rester à quai…Paùl, le fantasque chef de bord, semble sorti d’un épisode de Harry Potter. Avec son élégant costume façon Belle Époque, il nous narre l’histoire de cette ligne si particulière, et nous promet, avec un sens de l’emphase certain, des panoramas inoubliables. Et nous ne sommes pas déçus ! Le train grimpe le long de larges rivières dont le lit beige et désolé se contente d’un fin filet d’eau en son milieu. Il n’a pas plu depuis des mois et le canyon revêt une robe aride, dont le brun sombre tranche avec le bleu lumineux du ciel. Quelques touches vertes miraculeuses sur les rives du fleuve complètent la palette de couleur, vestiges d’une ère pluvieuse et fertile.

Limon
Le chercheur d’or
Vu du ciel

Sur les pentes rocailleuses du canyon, à mesure que nous gagnons en altitude, des arbres verts et ocres donnent une teinte automnale au paysage. Alors que se distinguent les premiers pins, dont les cimes se balancent sous la brise montagnarde, quelques cactus éparses rappellent que nous sommes au Mexique.

El Chepe
Le voyage de Chihiro

Le voyage se déroule paisiblement, le nez à la fenêtre, entre les facéties de Paùl et la découverte de mes futurs compagnons de cordée. L’une calme et réfléchie, l’autre plus expansif, Arlette et Glenn partagent le même amour de la nature et le même goût pour l’aventure. Arlette, dans une autre vie, a monté avec des amis une salle d’escalade à Dortmund, avant d’y enseigner son art pendant de longues années. Depuis quatre ans, elle a choisi de travailler comme saisonnière (chambres d’hôtes dans les alpes suisses, ferme laitière…), expériences qu’elle alterne avec de longs voyages autour du globe, où à bord de son van Mercedes vintage. Glenn, jeune retraité de 60 ans, partage son temps entre Seattle, où il profite de la nature environnante, et le Mexique, entre Basse Californie et Canyon du Cuivre. Nous formons ainsi un trio dépareillé mais prometteur.

À l’arrivée à Bahuichivo, Hugo nous attend, et nous conduit quelques kilomètres plus bas à l’hôtel Paraiso del Oso, propriété de son père adoptif Doug-Diego. L’endroit est bien connu de Glenn, qui y a séjourné à de nombreuses reprises, et s’est lié d’amitié avec Doug-Diego. Le solide gaillard, aux airs de bûcheron sévère, nous accueille avec une chaleur autoritaire dans son charmant « ranchito ». Construit au pied de formations rocheuses dont l’une d’elles rappelle l’ours Yogi (d’où le nom de l’établissement), la demeure de plein pied consiste en un grande salle décorée de reliques mal assorties, et d’un joli patio distribuant une douzaine de chambres. Le personnage, septuagénaire américain émigré au Mexique depuis plus de 30 ans, s’est constitué un petit royaume dans la région. Connu de tous, il a sévit en temps que guide dans ces montagnes avant de construire son hôtel. Très investi dans la vie locale, il vient en aide à un grand nombre d’enfants, en particulier des écolières et étudiantes qu’il appelle « ses filles ». L’homme est extrêmement volubile, et manifestement content d’avoir un nouveau public.

El Paraiso del Oso
L’ours Yogi

Avant que nous ne devenions tout à fait otages de son monologue, nous parvenons à nous extraire pour une balade de quelques heures dans les environs. Glenn fait office de guide et nous mène jusqu’à la tête de Yogi, qui offre un panorama superbe sur la région. Sur une terre marron claire, une multitude de pins remuent dans un air tiède et poussiéreux. Des à-pics rocheux surgissent ça et là des montagnes qui escortent la vallée. Sur le sentier rendu glissant par la sécheresse et les aiguilles de pin rousses, je retrouve avec plaisir les joies de la randonnée.

Vent qui souffle au sommet des grands pins
Francis Lalanne
Sa majesté des pierres
Yogi

Nous poursuivons notre chemin à travers un petit plateau de roches, jusqu’à apercevoir le village de Cerocahui, en bas dans la vallée. Une descente acrobatique qui nous voit chuter (sans gravité) les uns après les autres, nous atteignons le pueblo. À moitié endormi, le lieu se résume à une petite placette, une jolie mission jésuite du XIXeme, et quelques rues tranquilles. Chiens errants, locaux curieux et quelques indiens Tarahumaras se partagent le Zocalo. Le village, et la région, vit chichement de l’agriculture, notamment des plantations éparses de pavot, et des largesses des « Narcos », qui dédient une partie des revenus de leur fructueux business à la communauté. « Our friends » comme nous les appellerons dorénavant, sont aisément reconnaissables à leurs pick-ups clinquants et à leur air patibulaire. Nous en croisons quelques spécimens patrouillant dans le hameau. Découvrir cette réalité brute, complexe et ambiguë, fait aussi partie des richesses de ce voyage au cœur d’un Mexique peu connu !

Mission Cerocahui

Une petite heure de marche nous ramène chez Doug. Nous prenons possession de nos quartiers respectifs, et rejoignons Doug pour l’apéro. L’homme, au charisme de gourou, dégage quelque chose d’inquiétant. La façon insistante avec laquelle il évoque « ses filles », et les termes inappropriés qu’il utilise à leur égard, nous rendent quelques peu mal à l’aise…Nous faisons néanmoins avec plaisir la connaissance de deux d’entre elles, dont Lupita, sa fille adoptive de 15 ans. Handicapée, Lupita affiche un retard mental mais surtout un sourire lumineux et désarmant. Angelina, 20 ans, a été arrachée à un triste sort de son Ensenada natale et vit depuis peu au ranch, où elle s’occupe de Lupita. La femme de Doug étant partie d’un cancer l’année précédente, l’aide d’Angelina est précieuse. L’atmosphère chargée ajoute à la fatigue de la journée, et je rejoins ma couche, épuisé. L’aventure dans ces contrées promet d’être intense et passionnante !

Samedi matin, Paraiso del Oso. La nuit a été bonne, et il me tarde de gambader à nouveau dans les montagnes ! Après le petit déjeuner, Jaime et Raùl, qui travaillent au ranch, nous conduisent vers des grottes perdues au milieu des pins, ayant servi de mouroir lors de l’épidémie de grippe espagnole dans les années 1920. Le sentier suit le lit asséché d’une rivière, avant de remonter vers de petites falaises, abritant la première grotte. De nombreux ossements humains, ainsi que de petites croix dessinées sur les parois, nous montrent la complexité du syncrétisme religieux, entre catholicisme et rites indiens, les Tarahumaras n’utilisant pas de sépultures pour leurs défunts. Les explications de Jaime sont riches d’enseignements, et le paysage est superbe, la balade permet de s’imprégner d’avantage de l’essence de ces lieux si particuliers.

Y avait une rivière là !
Red tree
Cache-cache morbide
Un peu bas de plafond
Le bon, la brute, et le truand

De retour au ranch, mes jambes appellent à continuer la promenade. Je laisse ainsi mes camarades profiter de la quiétude du patio, et pars explorer les environs, au hasard. Je m’engage sur le lit asséché d’un ruisseau, ombragé de grands pins denses dans lesquelles se cachent des oiseaux mélodieux. Puis, désirant prendre de la hauteur, je grimpe en me frayant un passage entre de gros cailloux, jusqu’à une vaste plate-forme rocheuse qui offre une vue dégagée sur l’ensemble de la vallée. Agaves géantes, cardons, et arbres morts donnent des allures de western à l’endroit. Par hasard, je tombe sur le tracé du célèbre Marathon du « cavalo blanco », et le suis jusqu’à Cerocahui. Les chiens, les locaux, les Tarahumaras, et our friends sont toujours là, à prendre l’ombre dans la chaleur de l’après-midi.

À sec
Marathon
Joli bouquet

J’ai à peine le temps de franchir la porte du Paraiso del Oso que Doug déclare qu’il est temps pour une balade culturelle au pueblo. Je saute à l’arrière du « wagon à bestiaux » qui fait office de voiture au patron, et suis bien vite de retour à Cerocahui. Doug nous fait une visite sélective de la mission et de l’école communale avec laquelle il travaille. L’occasion d’en savoir d’avantage sur la vie des autochtones.

Trouvez l’intrus 😳

Avant de retrouver le ranch, nous faisons le plein de provisions pour le trek du lendemain, une longue journée de marche jusqu’à Urique. De là, une journée de plus nous mènera jusqu’au ranchito de Prospero, qui nous guidera pendant deux jours à travers la montagne jusqu’à Batopilas, point final de notre randonnée itinérante. Afin de ne pas partir trop chargés, Doug propose, moyennant finance, de nous retrouver à l’issue de notre trek avec nos bagages non essentielles à la marche.

Ravi de ces perspectives, nous nous mettons à table, découvrant un nouveau convive. Chris a obtenu de son employeur à Los Angeles un congé de quatre mois pour parcourir à moto le pays de ses ancêtres. La conversation est sympathique, mais le réveil fort matinal du lendemain nous engage à nous coucher tôt. En particulier Glenn, qui malgré un genoux douloureux, devra faire appel à ses souvenirs pour nous guider sain et sauf jusqu’à Urique…

Dimanche matin, Cerocahui. Il est 6h. Glenn, par superstition peut-être, et parce qu’il n’aime pas marcher sous le soleil sûrement, a insisté pour que nous traversions la rivière avant les premières lueurs du jour. Mission accomplie, de quoi augurer du meilleur pour cette longue journée de marche. Rivière franchie, nous cheminons ensuite au fond d’un étroit et profond Canyon.

Violet Hill

A 7h30, à la sortie du long couloir de pierre, Glenn demande une première pause, afin de prendre une aspirine pour soulager son genou douloureux. Nous poursuivons dans une jolie vallée, bordée de quelques ranchs. À hauteur du premier champ de pavot et ses magnifiques fleurs rouges, Arlette et moi nous arrêtons, afin d’attendre Glenn que nous imaginons quelques enjambées derrière. Mais pas de Glenn. Après une dizaine de minutes cependant, et alors que je m’apprête à partir à sa rencontre, l’homme à la barbe blanche et au long catogan fait son apparition. Le front et les yeux plissés à l’extrême, la démarche brinquebalante, des gémissements incompréhensibles sortant d’une bouche entrouverte et peu mobile…quelque chose ne va pas. Je m’approche de notre ami pour tenter de comprendre sa transformation spectaculaire. « I’m so stupid » parviens-je à saisir. « I’ve just done the stupidest thing ». Inquiet pour son genou, je lui demande s’il s’est fait mal. Mais Glenn secoue aléatoirement la tête et je comprend qu’il n’en est rien. Pas rassuré pour autant, je le laisse respirer un moment avant qu’il nous explique la situation. Mais notre compère, la bouche pâteuse, ne parvient à articuler qu’au prix de grands efforts, et le déchiffrage est ainsi peu aisé.

Compostelle

Enfin je comprends. Notre bon Glenn a en effet fait quelque chose de très stupide. Surtout à l’orée d’une marche difficile de près de 40km. Surtout lorsque c’est lui qui doit nous guider à travers une montagne inconnue. Notre cher aîné n’a pas pris quatre comprimés d’aspirine il y a trente minutes. Il a pris quatre somnifères.

Lourdes…

Passée une envie irrépressible d’éclater de rire devant une si improbable bêtise, nous réfléchissons à la suite à donner aux évènements. Il est inconcevable de s’arrêter, puisque Glenn tomberait dans un sommeil sans fond de plusieurs heures (j’ai observé la veille l’effet de ces pilules, très efficaces…). Nous convenons avec lui d’avancer à un rythme fort restreint, jusqu’à ce que l’effet soporifique s’amenuise, puis disparaisse, et que notre compagnon regagne l’usage normal de ses membres, et de sa tête. Pour l’heure, le pauvre homme titube comme un ivrogne…Mais cette force de la nature parvient tout de même à mettre un pied devant l’autre, là où je serai déjà effondré dans un buisson à ronfler bruyamment.

Chênes

La journée promet cependant d’être excessivement longue…Un peu plus loin, Glenn nous fait comprendre qu’il ne reconnaît pas le sentier. Nous ne sommes pourtant pas à un embranchement et nous suivons la seule direction possible. Je regarde le GPS et lui confirme que nous sommes bien orientés vers Urique. « But we´re not going to Urique » me glisse péniblement l’homme sensé nous conduire, justement, à Urique. La situation est préoccupante…Heureusement, Arlette, partie en éclaireuse, revient nous assurer qu’elle a trouvé les balises rouges marquant notre itinéraire. L’information nous permet de redémarrer, Glenn marmonnant néanmoins qu’il ne reconnaît rien. J’essaye de lui faire comprendre que dans son état, il ne reconnaîtrait probablement pas sa propre maison, mais le têtu gringo n’est pas sensible à mes propos…

Monolithe

Un peu plus loin, sur une route de terre, nous croisons un pick-up bleu électrique contrastant avec la simplicité des lieux. Probablement « our friends ». Ils s’arrêtent à notre hauteur pour s’enquérir de nos agissements dans les parages. Polis et courtois, ils se contentent de nos explications et font quelques mètres de plus jusqu’à Glenn dont la démarche hésitante attire leur attention. À la fois amusés, et anxieux, nous voyons un échange furtif s’effectuer à la fenêtre conducteur du véhicule. Le camion s’éloigne et Glenn se rapproche de nous, esquissant ce qui ressemble à un sourire au milieu de cette face irradiée de sommeil et de douleur. « They gave me a little piece of hash ». Quelle aubaine. Je me demande si je n’ai pas moi aussi ingurgité la veille ces si puissantes « sleeping pills », et si tout ça au fond n’est pas un drôle de rêve. Pincez moi. Dans le doute, nous nous remettons en marche. La route est facile, et nous prenons avec Arlette un peu d’avance, afin de faire une pause petit déjeuner pour nous remettre de nos émotions matinales. Au bord d’une petite rivière, devant un champs de cailloux qui occupe un flanc de coteau, nous rions de l’invraisemblable situation, reconnaissant à notre comparse une incroyable force de caractère, ainsi qu’une inconscience toute juvénile pour un adulte de 60 ans…Il nous rejoint, mange un peu de sucreries sur le pouce mais repart bien vite afin de ne pas sombrer. Nous restons un moment à observer les oiseaux qui naviguent entre les pins et les bords arides du ruisseau. Nous rattrapons bien vite Glenn, et continuons au ralenti en suivant le lit d’une rivière asséchée. Un sentier monte alors sur le flanc droit. Je demande à Glenn, qui retrouve doucement un peu de couleurs, si dans ses souvenirs le chemin prenait de la hauteur. Il me répond à l’affirmative, et d’un ton assuré, je choisi donc de considérer l’information comme modérément fiable. Ce qui en l’état suffit pour décider de la suivre. Nous grimpons donc jusqu’à un superbe point de vue sur le fabuleux canyon d’Urique.

La logique voudrait que nous redescendions, puisque devant nous se dressent des falaises imposantes laissant présager d’avantage de précipices que de passages sereins, mais nous ne voyons pas de sentiers en contrebas. En revanche un sentier bien distinct continue vers l’amont. Glenn et sa gueule de bois semblent dire que le chemin pourrait être vers le bas mais qu’il y a peut être des cascades à contourner et que donc peut-être il serait judicieux de continuer à monter. Mais peut-être, il n’est pas sur. Ah et puis non il se rappelle qu’il avait pris vers le bas mais le terrain était difficile et donc il valait mieux prendre un autre chemin. À moins que peut-être…Au vue de la difficulté du terrain en contrebas, soucieux de l’état général de notre ami américain et de son genoux, nous décidons de continuer vers le haut. L’argument d’Arlette est décisif : si nous descendons, nous ne pourrons pas remonter, alors que si nous prenons le sentier qui grimpe, nous pourrons toujours redescendre. Nous voici donc sur le tracé qui nous amène à un autre point de vue, sublime. Mais de là, le sentier disparaît. Nous passons près une demi-heure à le chercher, Arlette et moi, alors que Glenn hurle des recommandations qui sont désormais intelligibles, mais toujours incompréhensibles. Alors que je manque de finir dans le précipice en cherchant un chemin qui n’existe pas, et qu’Arlette se prend de plein fouet sur la jambe une pierre malencontreusement projetée par Glenn un peu plus haut, nous décidons de mettre fin à notre quête insensée et rebroussons chemin jusqu’au premier point de vue.

Maïs transgénique

Là commence un nouvel épisode de la saga « Glenn à la montagne ». Nous parvenons sans mal avec Arlette à la conclusion que la meilleure option est de retourner jusqu’au lit de la rivière et de continuer à le suivre. Mais Glenn ne l’entend pas de cette oreille. Il assure pouvoir retrouver le sentier en se frayant un passage dans la pente malaisée qui nous fait face. Je tente gentiment, puis fermement de l’en dissuader, mais l’homme, têtu, s’engage déjà dans les aiguilles de pins, sous l’œil affligé d’Arlette. La jeune femme commence à perdre patience devant le comportement erratique, parfois égoïste, de notre compagnon sous substance. De son caractère trempée, et alors que nous commençons à ne plus distinguer Glenn à travers la pinède, elle lui hurle « I am NOT following you there ! ». Mais quelques minutes, et quelques chutes de l’homme (heureusement sans gravité) plus tard, nous nous résolvons à descendre nous aussi dans ce bourbier. Quelques belles gamelles plus bas, nous retrouvons Glenn, qui par miracle, tel François Perrin dans La Chèvre, a retrouvé le sentier, derrière un grille de fer. Vexés, un peu, soulagés, beaucoup, nous reprenons la marche. Le paysage est si magnifique que nous oublions instantanément notre molle rancoeur : le sentier chemine à flanc de montagne sur les bords du canyon, majestueux; à droite, au-dessus de nous, de gros rochers verticaux descendent des hauts plateaux; au loin les hautes montagnes de Chihuahua dessinent l’horizon; à nos pieds, les plantations de pavots exhibent leurs fleurs subtiles et colorées sur des pentes escarpées. Magique.

Grand Canyon
Colchiques dans les prés…

Le chemin finit par redescendre dans le fond du canyon, où un petit pont traverse la rivière au lit vide. Il est 14h et la chaleur est à son pic, l’endroit, ombragé, est idéal pour la pause déjeuner. Nous commençons à préparer les sandwichs quand Glenn arrive, emprunté, le visage crispée de douleur. Il pose son sac, se laisse glisser sur le sol, grimaçant, et dit : « my knee hurts like crazy, I know what I need : I’m gonna smoke that hash ». L’homme ne plaisante pas. Il sort une petite pipe et commence à effriter la petite boulette. Arlette et moi n’en revenons pas ! Alors même que l’effet des drogues ingurgitées ce matin commencent à disparaître, notre guide du jour s’en administre une nouvelle. Prodigieux. Nous n’avons même pas le temps de l’en dissuader que la Marie-Jeanne fait déjà effet : une bouffée suffit à faire tomber le masque de la douleur et le remplacer par le masque de la « defonce ». Exactement comme le masque du tueur dans Scary Movie…

La montagne, ça vous gagne

Il est déjà 15h30 lorsque nous repartons, avec un Glenn passablement ahuri, et la route est encore très longue jusqu’à Urique. Nous devons déjà atteindre le hameau d’El Naranjo, supposément à 30 minutes de marche du pont. Mais une heure et demi plus tard, nous n’en voyons toujours pas la couleur. À dix minutes de marche suivent dix minutes d’attente. À un embranchement, alors que je tente de demander notre chemin à Glenn et que celui-ci me hurle qu’il ne comprend pas quand je parle, je commence à perdre patience. Heureusement, le paysage somptueux me calme aussitôt, et je suis à nouveau paisible lorsque nous atteignons le hameau. Les sourires des quelques âmes vivant ici aident aussi à relativiser. Lorsque Glenn atteint le village, il est déjà 17h30. L’homme n’a plus beaucoup d’énergie, et il est sur de ne pas parvenir à atteindre Urique avant la nuit. Il nous invite alors à ne pas l’attendre, et foncer au village afin de sécuriser un endroit où dormir. Nous convenons de nous retrouver à « Entre Amigos », où Glenn a ses habitudes, plus tard dans la soirée. Un peu coupables d’abandonner notre collègue, mais soulagés de pouvoir marcher enfin à notre rythme, nous gambadons gaiment vers le pueblo. Alors qu’Urique est presqu’en vue, et qu’Arlette me raconte son épopée en Autriche avec son van, un couple de aras militaires survolent le canyon. Je n’en reviens pas de retrouver ici ces merveilleux oiseaux qui avaient enchanté mon séjour à Tortuguero !

Nous atteignons Urique un peu avant 20h, et tournons un peu dans le village en cherchant « Entre Amigos », mais les indications des locaux nous mettent rapidement sur la voie. L’accueil de Teresa et Luis est extrêmement chaleureux, et ils nous accommodent rapidement. Je sécurise un emplacement pour la tente de Glenn, ce qui est bien inutile puisque le seul autre client de l’établissement n’est autre que…Chris, que nous sommes heureux de retrouver après cette exceptionnellement absurde journée. Teresa prepare le dîner pour tous les trois, et notamment les meilleures tortillas de mais du Mexique ! Après ce bon moment, nous attendons en vain Glenn jusqu’à 23h. Puis, nous convainquant qu’il est resté à El Naranjo, où qu’il a planté sa tente sur le bord de la route, nous partons nous coucher. Même si nous le savons plein de ressources, y compris en eau et nourriture, nous ne nous endormons pas tranquilles, impatient de le retrouver entier le lendemain matin. Mais quelle journée de dingue !

Lundi matin, Urique. Pas de Glenn à l’horizon. Seuls un soleil voilé sur la rivière qui borde la propriété, et les oiseaux multicolores qui picorent les fruits des arbres du jardin. Sentant notre inquiétude, Teresa nous prépare un bon petit déjeuner alors que Luis part aux nouvelles. À ma cinquième tortillas au beurre de cacahuètes, notre hôte est de retour, un sourire malicieux aux lèvres : un gringo aux faux airs de Gandalf a été aperçu en ville ce matin ! Il serait à la recherche de deux jeunes randonneurs. Rassurés, nous nous demandons tout de même où diable a-t-il élu domicile ? « Entre amigos » nous répond Luis. Interdits, nous nous demandons si le débonnaire petit homme ne se moque pas de nous. Mais il répète : « El esta en Entre Amigos, del otro lado de la caille ». Soit en face de chez nous. Vifs que nous sommes, nous réalisons que nous ne sommes pas à Entre Amigos. Ce qui nous vaut un beau fou rire, Chris, Luis et Teresa riant de bon cœur avec nous. Chris traverse la rue mais ne trouve pas Glenn, qui déjeune probablement dans le centre du pueblo. Nous laissons des instructions au sympathique Thomas, sûrs que Glenn refera très vite surface.

Saule pleureur

Après l’éprouvante marche de la veille, nous sommes ravis de paresser au bord de la rivière. Arlette s’enquiert des choses à voir et à faire au Sud du Mexique, et je lui raconte quelques chapitres de mon voyage. À la mi-journée, Glenn fait son apparition, l’air emprunté mais reposé, et nous rions ensemble du quiproquo absurde de notre arrivée à Urique. Arlette et moi partons ensuite pour une balade vers le hameau de Guadalupe, situé plus en amont du Rio Urique. Sur le chemin, la jeune femme me raconte son expérience passionnante en maison d’accueil pour jeunes mères en difficulté. Sans transition, nous arrivons à Guadalupe, perché sur une colline surplombant la rivière, salués par une bande de gamins Tarahumaras. Une jolie église fushia trône au milieu du village, vestige coloré d’une de ces innombrables missions jésuites.

Chez Prune

Sur le retour, nous croisons Chris, qui a troqué sa moto contre un VTT sans freins. Sur ses sentiers vallonées, le chevronné pilote avoue néanmoins quelques difficultés dans les descentes. Une fois à hauteur de la rivière, nous repérons un rocher parfait pour quelques plongeons. La baignade, rafraîchissante, est aussi l’occasion d’admirer les aras qui survolent bruyamment le canyon. Chris nous rejoint, et de sa bonne humeur communicative, il nous raconte ses vacances enfantines au Mexique, et les remontrances de sa grand mère, affligée par son manque de goût pour les piments et les fruits de Nopal.

Le vent souffle – en Arizona – un état d’Amérique dans lequel Hary zona

Nous repartons vers le village, et dépassons notre Hostel, en face d’Entre Amigos, pour une visite d’Urique. Drôle d’endroit. Au milieu des édifices administratifs bleus et blancs rénovés grâce à la générosité des Narcos, quelques jolis bâtiments anciens laissés à l’abandon. Au bout du pueblo, une large rue, en pente, faisant office de piste d’atterrissage pour acheminer les « spécialités locales »…Nous trouvons le « supermarché » d’Urique, dont les rayons éparses (qui ne proposent pas de spécialités locales) se perdent au milieu d’un gigantesque hangar. Louche…Nous faisons le plein de vivres pour les trois prochains jours, et retournons chez Luis et Teresa.

La Centrale
Narquéoport
Berlin Est

Là, alors que Luis prépare le Temascal, sorte de Sauna mexicain aux vertus médicinales et spirituelles, je m’adonne à une belle session de « bird watching » dans le riche jardin de l’auberge. Colibris, moucheroles vermillons, faucons noirs, orioles…La pêche est bonne !

La nuit tombe sur la rivière, Luis jette de grosses pierres dans un feu imposant qui projette des ombres inquiétantes sur le temascal, la petite hutte ronde prête à nous accueillir. Torse nu, bandana sur le crâne et bedaine au vent, Luis nous réunit, Arlette, Chris, et moi, devant le feu, pour la cérémonie introductive. Il nous fouette doucement tour à tour avec d’odorants rameaux, et, après une sobre incantation, nous prenons place dans le Temascal. Assis autour du trou central, nous écoutons Luis nous inviter à faire le vide dans notre esprit, et concentrer nos pensées, ou nos prières, vers les victimes de la pandémie mondiale.

Four à pain

Débute alors l’épreuve. Le petit homme jette cinq pierres incandescentes dans le trou, qu’il arrose abondamment d’un mélange d’eau et herbes aromatiques. L’air se fait rare. J’ai l’impression que ma peau brûle. Et je dois me concentrer sur ma respiration pour ne pas suffoquer. De très longues minutes s’écoulent, au cours desquelles je sens mes forces m’abandonner. Luis nous invite à nous lever, et cette simple tâche s’avère difficile…Le dos courbé, la tête touchant le toit du Temascal, dans l’air irrespirable de la voûte, je lutte pour conserver mes esprits. Nous nous rasseyons enfin et bénéficions d’un court répit, où Luis ouvre l’épais rideau couvrant l’entrée du dôme. Mais nous n’en sommes qu’à un tiers de l’expérience. En effet, il rapporte cinq nouvelles pierres et nous voilà repartis pour un nouveau cycle…J’ai des picotements dans l’abdomen, les épaules, et jusqu’au bout des doigts. Vers la fin du 2ème round, j’hésite entre m’évanouir ou régurgiter mes tortillas au peanut butter. Fort heureusement vient l’heure du renouvellement des pierres et je peux respirer une seconde. Mais la troisième fournée arrive bien vite et mon seul souvenir clair de cet ultime tiers-temps est la volonté de résister à l’envie de ramper jusqu’à la sortie du four. Miraculeusement (mais surtout parce que Luis, vu notre état, a sans doute abrégé le final), je me hisse au dehors une fois le clap de fin sifflé par notre hôte. Assis par terre, je laisse docilement le maître de cérémonie m’asperger abondamment d’eau fraîche, et peu à peu les picotements cessent, et ma léthargie se change en douce euphorie. Il nous faut un certain temps pour recouvrer l’usage de nos jambes, et nous lever doucement pour rejoindre Glenn à la table préparée par Teresa.

Barbecue

Le nuage de bien-être laissé par ce moment de souffrance (toute relative) me porte à travers le dîner, à la fois tranquille et joyeux. Lorsque Glenn regagne ses foyers de l’autre côté de la rue, Arlette et moi ne résistons pas à l’envie de raconter dans son entier notre folle journée de la veille. Jouant alternativement les trois rôles principaux, nous mimons à un Chris hilare (et bon public) les moments clés de notre épopée. La pleine lune éclaire la rivière, et il est déjà bien tard lorsque nous allons nous coucher, heureux, portés par les vapeurs magiques du Temascal.

Thriller

Je vous embrasse !

Julien

Un avis sur « Mexique – Étape 29: Canyon du Cuivre I > Los Mochis à Urique »

  1. Oh l’aventure inoubliable 😂 vous avez dû faire preuve d’une patience immense pour ne pas pousser le yankee au fond du canyon ! Hâte de lire la suite 😁

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