Mexique – Étape 34: Guanajuato

Samedi matin, Guanajuato. Sur le toit terrasse de la Casa de Dante, la vue sur la ville est prodigieuse. Des maisons cubiques et multicolores tapissent les pentes des nombreux vallons de la cité coloniale. En admirant le paysage, je souris au souvenir de notre arrivée ici.

Donc le nord, c’est en haut, c’est ça ?
Les 7 collines de Guanajuato

Le bus était en retard. Vers une heure du matin, un taxi nous a déposé en haut d’un immense et abrupte escalier aux marches inégales. Là, bien aidés par un jeu de flèches et de panneaux, nous avons trouvé sans mal la Casa De Dante et sa jolie façade rose joliment fleurie. Mais personne pour nous ouvrir, calme et obscurité semblant régner à l’intérieur des murs. Je me suis alors affairé à appeler l’hostel et questionner le voisinage, mais en vain. Alors que passer la nuit dehors devenait une option (je pouvais toujours monter la tente dans les escaliers), la Casa de Dante s’alluma comme par magie, et une charmante petite dame nous ouvrit chaleureusement, suivie par une poignée d’invités aussi alertes qu’en plein jour. Et une fois nos quartiers atteints, l’agitation disparut aussi vite qu’elle était apparue, par quelque mystérieux sort. Perturbé par cette entrée fantastique, sans doute aussi par la décoration énigmatique du lieu, j’ai mis un temps certain à m’endormir…Dans l’enfer de la maison de Dante, le moindre bruit revêt un caractère surnaturel et inquiétant…

De jour, et reposé, la décoration de la maison revêt un caractère beaucoup plus amène. Drôle même. Les « catrinas » (ces squelettes vêtues de riches parures) côtoient sur les étagères sculptures de Don Quichotte et dieux aztèques, et les murs sont tapis de mosaïques délivrant des messages essentiels (« le piment, c’est la vie »). La tenancière, que nous appellerons María (j’ai oublié de lui demander son prénom) nous accueille à la cuisine aussi vive et souriante que la veille. Le petit-déjeuner est original et délicieux, et l’ambiance excellente dans ce bijou d’auberge.

Sous bonne garde…

La matinée est déjà bien avancée lorsque nous descendons les escaliers en direction du centre ville. Guanajuato est époustouflante ! Chaque rue, étroite et pavée, est une succession de superbes maisons aux couleurs explosives, qui débouche invariablement sur une adorable petite placette !

Stairway to Heaven
Taxi couleur menthe à l’eau
Le pont des soupirs

Ici et là, de sombres tunnels s’ouvrent sur des façades de pierre toutes médiévales. Dans ce dédale merveilleux, nous prenons un malin plaisir à nous perdre, afin de découvrir au hasard les trésors de la ville : églises quatre fois centenaires, plazas aux superbes fontaines, statues contemporaines se mariant à la perfection à l’esprit des lieux.

Hé Manu ! Tu descends ?
Under my umbrella (ella, ella, eh, eh)
Où est Charlie ?

Devant le joli jardin de l’union, nous trouvons le très « art nouveau » Teatro Juárez, première halte culturelle. D’inspiration européenne, le bâtiment est magnifique, et ses murs sont imprégnés des souvenirs de ces soirées mondaines d’un autre temps. On s’imagine sans mal, à l’entracte, les hommes débattant au bar, un verre de cognac à la main, pendant que ces dames papotent à l’étage, assises sur de luxueux canapés de velours rouge.

Jardiniers cascadeurs
Shining
La dernière séance

Non loin du Teatro, nous entrons dans le Musée Diego Rivera, probablement l’un des artistes contemporains les plus important du pays. Hébergé dans la maison qui a vu naître le peintre, indissociable de sa muse et femme Frida Kahlo, le musée est une formidable occasion de découvrir le parcours artistique de l’homme. Les salles contenant les œuvres de ses jeunes années montrent à quel point Rivera maîtrisait à la perfection les techniques de dessin classiques. Les suivantes illustrent tour à tour ses influences européennes (françaises et espagnoles surtout), son virage politique et sa volonté de contribuer à la construction d’une identité mexicaine débarrassée de ses complexes coloniaux. Passionnant. Nous devons mettre fin prématurément à notre visite puisque le musée ferme ses portes. Il est effectivement déjà…15h.

Avant d’escalader l’une des collines pour s’offrir un panorama sur Guanajuato, nous décidons d’attraper au vol un en-cas dans l’un des nombreux stand de « street-food » du centre ville. Sans doute rendus impatients par la faim, nous commandons au hasard à la première échoppe venue, et repartons avec de quoi nourrir une famille mexicaine pendant les cinq prochains jours.

Street life

Après avoir dégusté le tiers de nos assiettes, et trouvé preneur pour les deux autres, nous partons pour une bienvenue promenade digestive vers le « Panorama Pipila », point de vue réputé de la ville. Nous suivons les indications de l’application Maps.me, outil indispensable à tout voyageur. Le chemin suggéré semble néanmoins étrange, contre-intuitif même. Mais faute de mieux, et puis parce que le fait de s’enfoncer d’avantage en terre inconnue n’est pas pour nous déplaire, nous décidons de le suivre. Et en effet, trente minutes plus tard, Maps.me nous mène devant le 20, Panorama Pipila, une maison anodine, située entre le 18 et le 22 de la même rue Panorama Pipila. Merci Maps.me.

Maps.me. You will get there. May.be

Qu’à cela ne tienne. Nous sommes déjà haut sur la colline et hors de question de renoncer à notre panorama spectaculaire. Nous continuons notre ascension et découvrons un sentier grimpant vers un pan de la colline, nu de tout bâtiment. Là, nous trouvons une étrange voie pavée recouverte de broussailles menant à une plate-forme ronde, offrant une vue imprenable sur Guanajuato. Sans doute un projet de mirador depuis longtemps abandonné. Nous sommes bienheureux, cependant, d’être tombé par hasard sur ce petit Everest. De superbes oiseaux voltigent, animant ce paysage aux lignes et couleurs si harmonieuses. Au loin gronde le tonnerre, et quelques éclairs éclatent bruyamment. Joli spectacle !

Storm is in the air

Nous repartons par un autre sentier, rejoignant par les bois un autre vallon. Nous finissons par retrouver la civilisation, et découvrons, en contrebas, un nouveau quartier de Guanajuato. La pluie commence à tomber drue, et nous trouvons abri dans un grand marché couvert sur le point de fermer. Là, assis sur les marches qui mènent à l’étage, sirotant nos sodas au pamplemousse, nous regardons les marchands disparaître derrière des stands bâchés. Nous convenons que l’endroit ferait une parfaite planque pour les bureaux du MIB, et soupçonnons quelques spécimens louches à la voie étrange de venir d’une autre planète. Nous n’auront pas loisir de vérifier nos hypothèses, puisque deux petites dames charmantes nous invitent à quitter les lieux. Nous naviguons au hasard un long moment, avant de s’installer pour le dîner sur une jolie place repérée plus tôt. La ville est plutôt calme en ce dimanche soir pluvieux, mais quelques musiciens de rue résistent à l’averse et agrémentent notre dîner d’une effroyable litanie. Le numéro ne manque pas de nous faire rire, et nous clôturons en musique une belle et joyeuse journée dans la magique Guanajuato.

Orgue à chiens
Les bureaux du MIB

Lundi matin, Casa de Dante. Nous sommes les premiers à descendre à la cuisine, où María s’affaire énergiquement à la préparation de Chilaquiles, ces tortillas cuisinées au piment si emblématiques du petit-déjeuner mexicain. Nous sommes rejoins à table par un couple suisso-chilien, et nous entamons une discussion classique d’auberge de jeunesse : provenance, itinérance, destination. María sert le café et les chilaquiles, puis, d’humeur bavarde, évoque avec lucidité, douceur, résilience, et humour les travers de son Mexique chéri. Pendant près de deux heures, elle dresse un bilan sombre et pessimiste sur la corruption galopante qui sévit dans le pays, la tragédie des « Ni-ni-ni » (ni diplômés, ni travail, ni envie d’en chercher), et l’aberration des politiques entreprises (rejet des énergies renouvelables, non-stimulation des initiatives…). Elle regrette aussi que les nombreux milliardaires de son pays n’investissent pas localement, et que les mexicains continuent à regarder Europe et USA les yeux plein d’envie et de complexes. Le tout en puisant dans l’histoire du pays des explications poignantes à ces comportements. Véritablement passionnant ! Triste aussi, brutal. Mais dans ces petits yeux rieurs, on devine une pointe d’espoir, d’optimisme peut-être, et en tout cas une formidable envie d’agir.

Tiens, les bureaux du MIQ…

Absorbés, nous n’avons pas vu le temps passé, et bouclons nos valises au pas de courses afin de profiter au maximum de la ville avant le départ de notre bus pour Mexico, à 15h. Nous déambulons à nouveau, dans les rues de Ganajuato, entre nouvelles découvertes et plaisir de retrouver des lieux familiers. Nous trouvons aussi le chemin du véritable Panorama Pipila, qui offre il est vrai une vue prenante sur les principaux monuments du centre. Mais il ne possède pas le charme bucolique du mirador de la veille, et nous sommes ravis de ne pas l’avoir trouvé du premier coup.

Avant de regagner l’auberge, nous faisons halte dans un café insolite, salle sombre et décrépie où des étudiants révisent en silence. Nous rions tout de même de l’association improbable à la table adjacente, où Kojak et Pharell Williams sirotent leurs americanos sans s’adresser la parole. Il est temps de faire nos adieux aux charmes de Guanajuato, où des surprises attendent à chaque coin de rue le badaud curieux et rêveur.

Pourriture de communiste !

Il est 19h lorsque le bus nous dépose au Terminal Nord de Mexico City. Nous prenons le métro pour rejoindre notre hostel en centre ville, situé à 30 mètres de la Casa Pepe, ma première maison éphémère dans le pays. Il fait noir, la pluie commence à tomber, et le Zocalo est à peine plus animé que lors de ma première visite dans la capitale. C’est si étrange de parcourir à nouveau les rues du centre historique…Plus de trois mois se sont écoulés, ce qui me semble une éternité tant mes pérégrinations mexicaines ont été riches et variées !

Nous passons la Casa Pepe et pénétrons dans un de ces immeubles gris et massifs à la beauté brute dont la ville a le secret. L’accueil est pour le moins déroutant : une bande de jeunes brésiliens s’en prend au responsable de la sécurité, non contents de ne pouvoir faire entrer de l’alcool dans l’auberge. Le ton monte, et l’argument dure, monopolisant également l’attention du réceptionniste qui ne se donne pas la peine de nous saluer. Finalement, avec une infinie mollesse doublée d’une haleine pestilentielle, il nous enregistre. Passé le hall impressionnant, il règne dans l’auberge une atmosphère froide, sinistre et bruyante : on se croirait dans un hôpital situé au sous sol d’une discothèque vide. Nous laissons nos valises et nous empressons de quitter les lieux, heureux de n’avoir réservé qu’une seule nuit…

Les restaurants sont fermés, mais nous trouvons tout de même un stand de tacos ouvert, ainsi qu’un Oxxo où nous achetons deux bières fraîches. Alors que nous nous mettons en quête d’un endroit où déguster ce dîner de champions, le tonnerre résonne et la pluie commence à tomber drue. Nous nous réfugions dans l’encadrement d’une porte, en face des cuisines d’un restaurant chinois dans une petite rue à deux pas du Zocalo. Là, assis par terre, nous entamons notre insolite repas. La scène est pittoresque : devant nous, les employés du restaurant vident les poubelles; à droite, un homme urine derrière un poteau; à gauche, des ombres projetées contre les façades des immeubles courent pour échapper aux trombes d’eau qui se déversent sur la rue. Hilares, nous trinquons à l’invraisemblance de ce dîner, quand une silhouette sombre s’approche. Un officier de police, en cape et casquette noires, nous interpelle d’un ton peu amène, les yeux rivés sur les canettes de Negra Modelo que nous tenons en main. Sans faire le moindre effort pour être compris, il nous explique qu’il est interdit de consommer de l’alcool dans les rues de la cité, et qu’il nous emmène au commissariat pour nous verbaliser. Incrédules, nous nous levons, et je tente d’expliquer à l’acariâtre bonhomme que nous ne pensions en aucun cas enfreindre la loi. Mais l’homme ne veut rien savoir, et nous engage à le suivre. Arlette, fort justement, joue l’incompréhension, mais le justicier au rabais a compris que nous comprenons ses propos. Je me débats tant bien que mal, arguant qu’un simple avertissement me semble plus approprié. Il me dit que l’amende est de 1500 pesos par tête, et que l’attente au Commissariat va être très longue. Pourtant, deux ou trois voitures de police passent dans la rue sans qu’il ne les interpelle, et nous réalisons qu’à aucun moment il n’a utilisé sa radio. Nous devinons alors l’inévitable suite…Après nous avoir fait mûrir un long moment, il commence à évoquer une alternative à la visite nocturne à la « police station ». Comprenez bakchich, pot de vin, dessous de table, corruption en bonne et due forme. Je suis tiraillé entre la volonté d’en finir afin d’éviter de passer la nuit au poste pour une misérable bière, et l’indignation d’être la victime d’une arnaque institutionnalisée. Fatigué, et peu fier, je lâche deux billets de 200 pesos dans la main du policier, et nous regagnons l’auberge, plein d’une rage sourde et lourds de frustration. Arlette mentionne la misérable paie des policiers mexicains, et aussi le fait que des milliers de touristes se sont fait avoir à ce jeu malsain. Et puis, cet épisode donne encore plus de sel à cet improbable soirée ! Je m’en veux toujours un peu quand nous atteignons l’auberge, mais nous rions de bon cœur en énumérant les évènements des deux dernières heures ! Le vacarme finit par s’atténuer, et je m’endors, impatient de découvrir la ville, en version vivante cette fois !

Manger des tacos avec des couverts en plastique, assis par terre sous la pluie, ça n’a pas de prix.
Pour tout le reste, il y a la police mexicaine.

Je vous embrasse !

Julien

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