Pérou – Étape 13 ter: Huayhuash Circuit, fin

Mardi matin, Huatica. La tombée de rideau quotidienne dévoile un ciel couvert, mais pas menaçant. Et pas de pluie à déplorer durant la nuit, promesse de sentiers moins fluides. Nous profitons à plein des plaisirs simples du bivouac, conscients que nous vivons nos derniers jours sur le circuit. Avantage non négligeable de la fin approchante, je bénéficie d’une double ration de flocons d’avoine. Et suis ainsi paré pour franchir les deux cols qui nous séparent de la lagune Jahuacocha, notre ultime campement au pied de la cordillère.

Nous levons le camp, et marchons vers le Nord, laissant le Nevado Diablo sur notre droite. Nous croisons la route de Nestor et Falco, qui envisagent eux l’ascension du Diablo avant de rejoindre Llamac deux jours plus tard. Nestor, énergique guide, se trouve être le neveu de Fidel, notre bienfaiteur de Chiquian. Il nous propose fort aimablement deux places dans le mini van qui ramènera Falco de Llamac à Huaraz. Une aubaine pour nous, tant les transports sont aléatoires dans ces lieux reculés ! Nous les remercions chaleureusement, et poursuivons notre route vers le col Tapush, dans un paysage minéral, aux teints gris, pourpre, et or.

Luxuriant

Arrivés à la « Punta », après une ascension douce, nous saluons les Darwin en pleine pause casse-croûte, et continuons derrière leurs muletiers sur un chemin plat qui verse dans une large vallée fauve.

Connemara

Nous suivons le rythme régulier des bêtes, la cadence marquée par leurs flatulences, jusqu’à ce que les « donkey men » décident d’accélérer l’allure. Le sentier oblique à l’Est vers une courte vallée encaissée, et les mules nous indiquent au loin le chemin du col. Nous les retrouvons à l’approche de celui-ci, alors que la montée se fait plus abrupte. Et, peinant sur la pente caillouteuse, nous apercevons Hilario qui du fond de la vallée grimpe tout droit et à vive allure ignorant le sentier, afin de venir prêter main forte a l’unique muletier resté avec les bêtes. Il nous rattrape, à peine essoufflé, et fait gentiment rentrer dans le rang les ânes réfractaires. Nous franchissons le col de Yaucha, et prenons en pleine figure les sommets enneigés de la chaîne Nord de la cordillère. Yerupaja, Jirishanka, Rondoy et Nirishanka se présentent majestueusement devant nous.

Les chiens aboient et la caravane passe

Mais cette vue splendide n’est qu’un avant goût, un amuse-gueule, avant le mirador qui nous attend un peu plus au nord. Nous longeons la crête faisant face à la cordillère, jusqu’à une excroissance conique de la montagne. La roche est friable et l’ascension malaisée, mais nous atteignons rapidement le sommet du petit monticule, vigie du Huayhuash. Ce que nous voyons nous laisse sans voix. À l’Ouest, les monts désormais familiers du Huayhuash exhibent leurs neiges éternelles. Très loin au Nord, à 150km, les sommets de la cordillère blanche, dominés par le gigantesque Huarascan, dessinent l’horizon. Le ciel chargé de nuages lourds et gris laisse par endroit filtrer le soleil, qui décore les montagnes de tâches lumineuses. Prodigieux.

« La contemplation, c’est suspendre le temps à coups de beauté. » D.Lamotte

Émus, nous improvisons une séance photo. Mon téléphone bloqué entre deux pierres sur un petit cairn, nous ôtons nos nombreuses couches de vêtements, exposant ainsi nos corps fatigués au vent glacial qui balaye notre nid d’aigle. N’arborant plus que nos magnifiques débardeurs Gallo, hilares, nous attendons en grelotant que se déclenche l’obturateur avant de nous rhabiller en vitesse. Nous savourons encore quelques instants cet extraordinaire panorama. Quelle chance nous avons d’avoir assisté à un tel spectacle !

Cocorico
En rouge et noir

Nous laissons notre perchoir et marchons vers l’Ouest jusqu’à l’extrémité de la crête. Les frères Darwin y finissent leur déjeuner, comme en témoigne le striptease d’Hilario, troquant son élégant tablier pour une polaire hors d’âge.

Encore une mission pour Cookman

La vue dans ces parages n’est pas désagréable non plus…La lagune Jahuacocha, presque noire, est posée bien plus bas dans un vallée étroite, au fond de laquelle se dresse le mont Rondoy, un large glacier dégoulinant de son sommet. À l’Ouest, d’impressionnants rocs masquent à demi un col rouge et orange, sur lesquels on devine les lacets d’un sentier vertigineux…

L’île noire

Nous discutons un moment avec nos amis, puis les laissons repartir afin de profiter du paysage. Nous revenons sur les moments forts de notre fantastique épopée, gagnés par l’inévitable nostalgie des réminiscences. Mais surtout profondément heureux d’avoir vécu ensemble une telle expérience !

Ombres et lumières

Puis nous entamons nous aussi la descente vers le camp, sur les bords du Jahuacocha. Celle-ci offre de multiples points de vue, et le soleil perce aléatoirement les nuages, révélant le temps d’un cliché les couleurs éclatantes de la vallée.

The devil’s staircase
Le jour et la nuit
Miró
Le cri
Repérages

Le Rondoy retient les nuages noirs qui arrivent du Nord-est, et nous installons ainsi le camp sous les rayons chauds du soleil. Je me promène le long du lac, admirant les ibis vertes et les oies andines qui peuplent l’endroit.

Jahuacocha

Un peu plus tard, Alex « baby face » fait irruption sur notre terrasse, porteur d’une étrange nouvelle : une jeune femme, survenant de nulle part, est en train de sortir des bières fraîches de la rivière. Incrédules, nous rejoignons la bande à l’entrée du camp, pour constater qu’en effet une jeune femme extrait des bouteilles de Cristal et de Cusqueña du ruisseau qui s’écoule de la lagune. Nous conversons gaiement, avant de regagner nos quartiers respectifs pour prendre un apéro digne de l’événement : notre dernière nuit sous la tente. L’apéro est suivi d’un véritable festin, sorte d’opération « tout doit disparaître ». Repus, nous jetons un distrait coup d’œil à la carte pour le trajet du lendemain, et la bière précipite agréablement notre endormissement.

Viens boire un p’tit coup à la maison

Mercredi matin, Jahuacocha. Nous sommes de joyeuse humeur pour aborder le dernier jour du Huayhuash Circuit. Nous plaisantons un moment dans la tente, avant d’ouvrir la fenêtre sur un ciel magnifique.

Good morning !
Les chinois

Les flocons d’avoine ont un goût de fin d’aventure, et je ne serai pas fâché de revenir à des petits-déjeuners plus variés…Je discute un moment avec Jan, avant que la troupe ne se mette en route pour l’ultime journée de marche. Ils rejoindront Llamac par le canyon, quand nous escaladerons la montagne avant de redescendre sur le village. Ainsi nos chemins se séparent pour de bon. Nous faisons donc nos adieux aux Darwin, souhaitant bon vent à Jan, Ricardo, Cody, Stephan, Alex, Hilario et Darwin. Quelle chance nous avons eu de partager l’aventure avec de tels colocataires ! Leur gentillesse, simplicité, et enthousiasme ont fait d’eux d’ideals compagnons de route.

The Darwin Brothers

Nous décidons d’attendre que la tente soit sèche avant de lever le camp à notre tour. Une façon aussi de retarder le générique de fin de notre spectaculaire trek…Il est ainsi presque 9h lorsque nous quittons le Jahuacocha, longeant le ruisseau vers l’Ouest.

Et au milieu coule une rivière

Arlette n’est pas enchantée à l’idée de gravir un énième col (la route du canyon ne présente aucun dénivelé positif…) mais accepte, par générosité et goût du challenge, d’emprunter la voie grimpante. Nous voici donc cheminant dans un étroit goulot, sur un sentier abrupte et à demi effacé. Assis sur une pierre à quelques encablures du col, nous soufflons en regardant la vue. Nous discutons des bonnes choses que nous allons manger une fois rendus à la civilisation. Ces perspectives gourmandes atténuent la nostalgie propre à la clôture d’une exaltante aventure. Nous sommes en train de lire les dernières pages d’un long roman qui nous a tenu en haleine pendant huit jours. Nous avons deviné la fin, mais ne sommes pas pressés de refermer le livre…

Hilaire et ses mules

J’arrive au col un moment avant Arlette, et en profite pour étudier le terrain qui se dévoile devant moi. Il ne ressemble en rien à celui détaillé dans les pages du topo-guide…Un rapide coup d’œil sur maps.me me fait réaliser que nous sommes sur la route de Pocpa…Nous avons quitté la route du canyon bien trop tôt ! Arlette atteint à son tour le sommet, haletante. Furieux contre mon empressement stupide à chercher la pente, je lui annonce, la mort dans l’âme, que nous faisons fausse route. La jeune femme prend un moment pour digérer la nouvelle, pendant que je réfléchi à la suite des opérations, maugréant contre moi-même. J’envisage une seconde de poursuivre jusqu’à Pocpa, mais l’incertitude du sentier, ainsi que les dix kilomètres de route du pueblo à Llamac m’en dissuadent très vite. Nous rejoindrons donc le chemin du canyon, en descendons le long d’une petite vallée parsemée de vaches tranquilles. Devinant mon auto-agacement, Arlette me met gentiment à l’aise, assurant ne tenir aucune rancoeur à mon égard. Nous redescendons donc les jambes lourdes mais le cœur léger jusqu’au sentier.

La canalisation des orangers

S’en suit une longue et monotone marche sur le chemin en corniche posé sur les flancs de la montagne. Nous en venons à bout après trois heures, prêts à enfin amorcer la descente sur Llamac. Arlette jette un coup d’œil à ses chaussures : le terrain poussiéreux est venu à bout de ses semelles, trouées de toutes parts. Même ses chaussettes sont trouées ! Pire, ses talons sont noircies par la terre…L’aventurière marche comme pieds nus depuis des heures ! Heureusement, il nous faut moins d’une heure pour atteindre le village, tout sourire, fatigués, et prêts pour une bonne douche.

Les vallées d’or
Llamac, ville endormie

Nous trouvons Fidel endormi sur un rocking chair dans la remise de sa maison-hostel. Nous devinons à la mise du lieu que l’auberge n’a pas accueilli d’invité depuis des mois. L’homme se réveille et nous dévisage longuement. Puis il se lève vivement, à la fois étonné et heureux de nous revoir. Il ne s’attendait manifestement pas à ce que nous tenions parole. Il nous fait patienter une éternité dans une sale sombre et déserte, pendant qu’il s’affaire, seul, à la préparation d’une chambre. La dite chambre est pour le moins spartiate, mais elle contient des lits, ce qui représente un upgrade considérable par rapport à nos précédentes nuits. Il est 15h, et nous sommes affamés. Le village ne dispose d’aucun restaurant, mais Fidel propose de nous concocter quelque chose. “20 minutos !” nous promet-il. Parfait, nous en profitons pour prendre une douche salutaire et presque tiède, avant de nous installer à table. À 16h30, Fidel nous apporte deux jolies assiettes de lomo saltado, que nous dévorons goulûment.

Maybe, maybe not…

Nous faisons ensuite une longue promenade dans les rues du village. Notre passage attire les regards curieux et amusés des quelques habitants du bourg. Mais aussi des chiens et des cochons qui circulent librement dans les rues du village. Nous faisons un crochet par l’unique tienda ouverte pour y acheter de l’eau et quelques biscuits pour le “dîner”. Nous devons néanmoins attendre un bon quart d’heure que l’épicier, probablement bicentenaire, termine sa transaction d’huile moteur de l’autre côté de la rue, avant de finalement venir nous ouvrir. Slow life.

Giacometti
Les 101 dalmatiens

Avant de partir en balade, nous avions mandaté Fidel pour joindre Nestor et ainsi organiser notre retour à Huaraz le lendemain. Mais à notre retour, la situation semble absolument floue. Dans les explications charabiesques du vieil homme, nous ne parvenons qu’à saisir que rien n’est moins sûr que notre départ. Nous décidons néanmoins de faire confiance à notre bonne étoile, et allons nous coucher, nous effondrant instantanément sur nos confortables paillasses…

Jeudi matin, Llamac. Nous avons dormi comme des pierres. Fidel a fixé l’heure du petit déjeuner à 8h. Il s’affaire dans la cuisine alors que je descends faire ma toilette dans la salle de bain insalubre de la petite cour, à 7h45. « 20 minutos » me dit-il. À 9h30, il nous sert un délicieux plat de poulet aux légumes, « parce que les trucs frits, ça va bien cinq minutes ». Il nous prévient aussi que son neveu arrivera en fin de matinée, et nous confirme qu’un véhicule est affrété pour le mener ainsi que son client jusqu’à Huaraz. Impossible cependant de savoir si nous pourrons monter à bord. « Le mieux c’est de lui demander en personne lorsqu’il sera là ». Nous avons bien fait de ne pas nous en inquiéter…Dans un suspens insoutenable, bien vite éteint par l’infinie tranquillité du village, Fidel et son fidèle Harry nous accompagnent chez sa belle sœur, où Nestor est attendu d’une minute à l’autre.

Le meilleur ami de l’homme

Assis sur un petit banc, nous nous adonnons au sport local : regarder passer les chiens dans les rues du pueblo. Gagnés par la léthargie sévissant dans ces lieux, nous sommes incapables de dire combien de temps s’est écoulé entre notre arrivée et celle de Falco et son guide. Celui-ci nous reconnaît, nous salue brièvement, puis disparaît chez ses parents. Falco bavarde quelques minutes avec Arlette dans la langue de Ballack, avant de répondre à l’appel de son hôte pour le déjeuner. Nous attendons sagement que ces messieurs-dames terminent leur repas, sans savoir si nous quitterons un jour le village. D’ailleurs les chiens du quartier nous ont déjà adopté.

United Colours of Benetton

Lorsque ce petit monde est repu, j’intercepte Nestor et lui demande si nous pouvons voyager avec eux. « Bien sûr » me dit-il. Et à quel prix ? « Tout est déjà payé, vous n’avez qu’à vous assoir ». Parfait. Souvent dans ces contrées les problèmes se règlent d’eux-mêmes. Contents de ne pas s’être fait de cheveux blancs supplémentaires, nous aidons la troupe à charger le van et prenons place au deuxième rang, entre un vélo usé et un sac à patates. Trois heures plus tard, le van nous dépose dans le centre de Huaraz. Nous remercions chaleureusement nos bienfaiteurs, et laissons un pourboire généreux au chauffeur afin de s’acquitter d’une façon ou d’une autre du prix de la course.

Beau marketing

Nous nous installons à la terrasse du Mama Mia, et partageons un sandwich en attendant que n’ouvre l’agence où nous avons loué le matériel de couchage d’Arlette. Nous cherchons aussi un nouveau point de chute pour nous reposer et profiter de Huaraz avant le retour à Lima. Nous réservons ainsi avec enthousiasme un petit appartement sur AirBnb, avec cuisine équipée et vue sur les montagnes. La placette où se trouve le Mama Mia est paisible et nous offre une bienvenue soupape avant de retrouver l’agitation du Caroline Lodging.

Nous restituons duvet et matelas à la jeune patronne, qui n’a toujours pas accouché, et filons à l’auberge. Paul nous accueille avec le sourire, et est tout heureux de nous avoir gardé la même chambre, contiguë à la cuisine. Qu’importe, demain nous serons confortablement installé dans notre palace privé. Nous le débriefons brièvement du Huayhuash, le sommant de ne pas décourager les futurs candidats (aucun problème à déplorer avec les communautés). Nous passons ensuite un moment à répondre aux message et donner des nouvelles à nos proches. Nous sortons dîner au Manca, choisi par hasard, et ressortons ravis de ce que nous y avons mangé. La belle nuit de sommeil chez Fidel a atténué la fatigue accumulée sur le Huayhuash. Mais nos yeux écarquillés et nos sourires béats nous trahissent : nous sommes encore dans nos montagnes. Nous sommes vaguement conscients que les prochains jours à Huaraz seront nos derniers au Pérou, et nos derniers ensemble avant de longues semaines, aussi. Alors rien ne presse. Autant s’accrocher à nos souvenirs, et fermer les yeux, pour mieux entendre les craquements du glacier, couchés dans le noir au pied du Siula Grande…

Je vous embrasse !

Julien

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